mercredi 21 mai 2008

Dossier Bac 2008. La vengeance des femmes dans les films de Quentin Tarantino

Introduction

Par définition, la vengeance est un acte d’attaque d’un premier acteur contre un second, motivé par une action antérieure du second, perçue comme négative par le premier. La vengeance est donc issue d’ un sentiment de rancune qu’on éprouve vers quelqu’un. Le sentiment de vengeance a toujours existé dans l’Histoire de l’Homme, et a été représenté sous différentes formes, bien que jusqu’à la Renaissance le thème de la vengeance se rapportait surtout à la justice divine. La vengeance de Dieu ou des Dieux a été l’objet de nombreux chants, livres, tableaux et autres représentations artistiques dans l’Histoire.
Avec la venue de l’ère moderne et du cinéma, la vengeance prend un aspect plus humain tandis que surgit la figure du antihéros, un personnage n’ayant aucune caractéristique du héros traditionnel, qui commet des actions souvent immorales, par exemple, dans notre cas un acte, de vengeance.
Cependant, bien que la représentation cinématographique du thème de la vengeance remonte aux premières œuvres de l’histoire du cinéma, la vengeance féminine est bien plus récente.
Avant les années 50 dans le cinéma, les personnages interprétés par les femmes avaient toujours une importance secondaire. Elles servaient de « support » à un personnage principal masculin. C’est seulement après les années ‘50 qu’on commence à tenir compte de la femme comme personnage central de l’intrigue.
Henri-Georges Clouzot en 1955 dans Les Diaboliques donne une vision tout à fait nouvelle de la femme : deux institutrices, l’une d’anglais et directrice de l’école, l’autre professeur de physique-chimie, s’allient pour tuer le mari de la première, lui aussi directeur de l’école. C’est l’image de deux femmes qui se vengent d’un homme cruel et irrespectueux envers son épouse. Cependant cette dernière aura des remords et des visions du fantôme de son mari qui vont finir par la tuer, visions en réalité fausses et mises en scène par le directeur même encore en vie et la deuxième institutrice, qui était sa maitresse.
Alors que le rôle de la femme jusqu’à présent était défini par rapport à l’homme, dans ce film Clouzot réussit à donner aux femmes l’importance centrale de l’intrigue. La femme est plus indépendante, réactive, cynique. De même François Truffaut en 1968 avec La mariée était en noir présente l’ image d’une femme vindicative, qui trouve dans la vengeance la seul raison de vie. Julie Kohler est une veuve qui a perdu son mari juste après l’avoir épousé, tué accidentellement par un groupe de cinq hommes, pendant que le couple descendait les marches de l’église, suite à la cérémonie. Après avoir tenté le suicide, elle décide de tuer les cinq hommes responsables de la mort de son mari. Une chasse à l’homme commence, et un à un les assassins vont tomber. C’est une femme qui fait presque peur au spectateur tant elle est cynique et fixe sur son objectif, une femme qui n’a aucune crainte de la mort et n’a pas de souci de finir sa vie en prison, après avoir tué le dernier homme de sa « liste de la mort ».
Une liste qui est présente aussi dans Kill Bill de Quentin Tarantino.
Tarantino est un metteur en scène qui a plusieurs fois donné à la femme le rôle central de ses films. C’est le cas dans Jackie Brown,paru en 1997, dans Kill Bill Vol.1 et 2 parus en 2004 et dernièrement dans Le boulevard de la mort , sortit en 2007. La vengeance est un thème présent dans les trois films, cependant il est affronté chaque fois de manière différente. Le problème qui se pose ici est de se demander quelles sont ces différences. De qui se venge-t-on ? Comment se venge-t-on ? Qu’est qu’il y a de vraiment différent et féminin dans ces actes de vengeance ? Et qu’elle est la vision de la femme qui en ressort ? Il est donc question d’analyser la manière dont Tarantino met en scène ces actes de vengeance féminine et quelle impression de la femme donne-t-il au spectateur.

De qui se venge-t-on ?

Dans les trois films que nous analyserons on se venge de personnes différentes.
Dans Kill Bill, Beatrix Kiddo est une femme qui faisait partie d’une équipe secrète d’assassins , la Viper Assassination Squad. Le chef de cette équipe est Bill, avec qui elle avait une relation. Cependant elle décide de changer de vie et de fuir à El Paso au Texas, où elle épouse un autre homme. Pendant la cérémonie, Bill et son équipe font irruption dans l’église et massacrent tous les présents, y compris le mari de la Mariée. Cette dernière, qui était enceinte, survit miraculeusement et entre en coma. Quand elle sort du coma, elle s’aperçoit qu’elle n’est plus enceinte, et de là, croyant que son fils a aussi été tué par Bill, elle décide de se venger. Elle écrit une « liste de la mort » ,qui comprend les quatre composants de l’équipe d’assassins, un homme et trois femmes, et Bill. La vengeance devient son unique raison de vie, et les analogies avec le film de Truffaut sont évidentes, en effet les deux histoires se ressemblent et les deux femmes deviennent des « machines à tuer », avec le seul objectif de se venger de les personnes sur leurs listes. Dans La Mariée était en noir c’étaient seulement des hommes, alors que dans Kill Bill la vengeance n’a aucune distinction sexuelle.
Toutefois, la vengeance de la Mariée ce n’est pas la seule dans le film. Tout un chapitre est consacré à l’histoire de O-ren-Ishii, membre de l’équipe spéciale de Bill et redoutable assassin. A 9 ans elle assiste à l’assassinat de ses parents de la part du criminel japonais Matsumoto. Elle décide donc de se venger et finira par tuer Matsumoto de la même manière que ce dernier a tué ses parents.
Dans Jackie Brown on se venge de deux hommes. Jackie Brown est une hôtesse de l’air qui, pour gagner un peu plus, décide d’exporter de l’argent à l’étranger, argent qui appartient à Ordell, un trafiquant d’armes. Un soir un policier la surprend et cherche sa complicité pour arrêter Ordell. Jackie se retrouve donc coincée entre Ordell et le policier, mais astucieusement elle réussira à les tromper tous les deux en volant cinq cent mille dollars appartenant au trafiquant et à s’enfuir. C’est une vengeance de la femme sur les hommes, une réponse à la violence des hommes par la ruse.
Il y a une vengeance de la femme sur l’homme aussi dans Boulevard de la mort. Stuntman Mike est un homme qui s’amuse à tuer des femmes à l’aide de sa voiture. Dans la première partie on assiste au massacre d’un groupe de femmes par Mike, tandis que dans la deuxième partie un autre groupe de femmes cherchent à tuer le psychopathe. C’est un vrai acharnement des femmes contre un seul homme.
Cependant le Boulevard de la mort représente un cas particulier. A la fin de l’œuvre, qui se conclut par la mort de Stuntman Mike, on venge le spectateur. En effet, les femmes qui finissent par le tuer, ne commettent pas une vraie vengeance. Elles ne vengent pas les autres filles car elles ne les connaissent pas, et ne veulent pas véritablement se venger de Mike qui les avait poursuivis pour les tuer, elles veulent seulement réagir, le frapper. Et pourtant, c’est un acte de vengeance pour le spectateur, qui le long du film avait été témoin des massacres de Mike, et avait accumulé du mépris envers l’homme. Il se sent presque libéré en voyant les femmes frapper puis tuer le Stuntman.
Les personnages dont on se venge sont donc très différents entre eux, et chaque vengeance dans les trois films a des caractéristiques diverses. Cependant, qu’elle est la manière dont on se venge des antagonistes ?

Comment se venge t-on ?

Dans les trois films, les femmes se vengent en utilisant des méthodes différentes.
Dans Kill Bill, La Mariée crée une liste de la mort. Sa vengeance est donc une vengeance physique. Son mari et sa fille ont été assassinés, sa mission est donc de tuer les assassins de sa famille. Cette vengeance suit de près la loi du talion, selon laquelle il y a une réciprocité du crime, qui a tué doit être tué.
A la fin du premier volume cette réciprocité est accentué par une phrase qu’un des membre de l’équipe de Bill, Budd, dit : « Cette femme là mérite d’avoir sa vengeance. Et nous, nous méritons de mourir. » . C’est donc une vengeance dure, sanglante, impitoyable, la même que celle que O-ren-Ishii a accompli. Beatrix Kiddo est une femme qui ne voit pas d’obstacle devant elle, qui vit seulement pour sa vengeance. Tarantino accentue ceci au début, ou après avoir reçu une balle dans la tête, elle entre en coma, pour après « ressusciter », ressusciter seulement pour se venger. Elle ne peut non plus mourir avant avoir terminé sa mission. Tarantino le montre quand la femme est enterrée vivante et « ressuscite » une deuxième fois, en mettant en œuvre les enseignements du maitre Pai-Mei : elle réussit à trouer le cercueil et à sortir (Tarantino tourne un plan sur sa main qui sort de la terre, comme un zombi , un être qui ne peut pas trouver la mort). Beatrix Kiddo doit abandonner ses sentiments pendant sa mission. Cependant, une fois sa mission terminée, elle peut jeter ses armes, et peut se permettre de pleurer dans une toilette d’un hôtel, avec sa fille qui regarde des dessins animés dans la chambre à coté. Car elle n’a pas perdu son identité de femme, de mère.
Dans Le Boulevard de la Mort la vengeance est de même une vengeance physique, même si, comme dit auparavant, on ne peut pas parler d’une véritable vengeance. Le groupe de femmes est poursuivi par Stuntman Mike, en risquant de mourir. Elles survivent et réussissent à tirer une balle de pistolet sur le bras de l’homme, qui, effrayé, s’enfuit. Les trois femmes décident alors de le poursuivre à leur tour, en s’acharnant sur lui une fois qu’elles l’ont rejoint.
Dans Jackie Brown c’est une vengeance bien différente dont on traite. Ce n’est pas du tout une vengeance sanglante comme dansKill Bill. C’est la victoire de la ruse contre la violence. La victoire de la femme contre l’homme, de l’intelligence contre la force. Jackie est une femme de quarante quatre ans, qui ne peut rien contre des criminels violents comme Ordell ou contre la police. Cependant c’est une femme à l’air fragile mais qui à l’intérieur se révèle avoir un caractère fort comme celui masculin, quand ça sert. Avec l’astuce et la volonté de changer de vie elle réussira à tromper Ordell et le policier et voler 500.000 dollars.
On a vu les différents types de vengeances, mais qu’est qui différencie l’acte de vengeance en soi , le moment précis où s’accomplit la vengeance ?

L’acte de vengeance

L’acte de vengeance dans les trois films est différent. A travers l’analyse de trois scènes, nous étudierons ces différences. Dans Kill Bill, l’acte de vengeance se manifeste par le « une contre tous », dans Jackie Brown par le face à face, et dans Boulevard de la mort par le « toutes contre un ».
A. Kill Bill :une contre tous
L’extrait se situe à environ moitié du volume 1 de Kill Bill. La Mariée, dont nous ne connaissons pas encore le prénom à ce point-là du film, arrive en Japon pour se venger de O-ren Ishii. Elle se rend dans une boite de nuit ,où elle trouve O-ren. Cette-ci envoie son escorte, quatre-vingt-huit assassin munis de katana, l’épée japonaise. Notre analyse commence quand les « 88 fous » se retrouvent face à face avec l’épouse.
Plan à mi-cuissesDans la première scène la camera se concentre sur l’épée du chef des « 88 fous ». Il y a un mouvement « panoramique », la camera se focalise sur un objet et effectue un mouvement de rotation, dans ce cas oblique. La camera filme le bout de l’épée de l’assassin et bouge en oblique tout le long de l’arme ,de bas à gauche vers le haut à droite, jusqu’à ce qu’on voit le visage masqué du personnage, qui est repris en « contre plongée », du bas vers le haut, dans ce que l’on appelle un « plan rapproché poitrine » ; l’acteur est en effet filmé de la tête à la poitrine. Le fait de filmer en contre plongée souligne une volonté de donner de l’importance au personnage. Au même temps un bruitage style oriental commence.
PlongéeLa deuxième scène part d’un plan à mi-cuisse sur la mariée. On remarque que la femme tient en main son épée. Sur l’arrière plan, un groupe d’ennemis est prêt à attaquer l’héroïne. On peut constater trois plans l’un sur l’autre. Sur le premier plan, on voit l’héroine, qui regarde la caméra : ceci semble presque une provocation au spectateur. Dans le deuxième plan on remarque le groupe d’ennemis, et dans le troisième la pièce et ses décorations, le scénario. La camera bouge à nouveau en mouvement panoramique, mais cette fois en vertical. Elle monte progressivement et parait « s’attacher » au plafond, la prise de vue est en plongée :elle filme les sujets du dessus. Cela permet d’avoir une vision plus ample de la scène, et en effet on voit la mariée ,du haut, encerclée par beaucoup plus d’assassins qu’on ne voyait auparavant. La camera semble danser, un effet esthétique qui éloigne du combat. A ce point là, le « une contre tous » devient une évidence : un seul point jaune, le vêtement de Beatrix, face à un océan noir, les smokings des ennemis, qui s’approchent lentement, puis s’éloignent, en faisant rassembler le combat à un ballet.
B. Jackie Brown : face à face
L’extrait se situe durant la première heure du film. Jackie est à peine sortie de prison et retourne chez elle. Ordell frappe à sa porte. Il a un pistolet avec soi, probablement il tuera la femme si il découvre qu’elle a donné son nom aux policiers. La scène du dialogue face à face est tournée entièrement dans la pénombre. On voit seulement les figures des deux personnages, et cela augmente la situation de tension qu’il y a dans la chambre. Le plan est rapproché, les acteurs son pris en buste. Soudain, l’apparition d’un split-screen interrompt la continuité de la scène.
On apprend par la scène de gauche que Jackie a volé le pistolet qui était dans la voiture de Max Cherry, un préteur sur gages qui l’a accompagné chez elle après qu’elle est sortit de prison. Au même temps, dans la scène de droite, Ordell pose les mains sur le cou de Jackie, e lui demande si elle a peur. Elle nie avec la tête et on entend le son d’un pistolet qu’on recharge. Le split screen disparait et on retourne a la scène en dimension normale. Ordell demande à la femme si c’est vraiment un pistolet ce qu’il sent pointé contre lui et Jackie le pousse vers la fenêtre et l’appelle « nègre », ce qui fait ressortir le caractère dur de la femme qui elle aussi est de couleur. La situation se renverse. Ce n’est plus Ordell qui est en position de force, il est soumis à ce point là à la volonté de la femme, qui a profité de l’obscurité pour cacher le pistolet , en jouant sur l’astuce et sur l’effet surprise. En effet Ordell n’aurait jamais pu penser qu’une femme comme elle aurait pu avoir un pistolet, surtout à peine sortie de prison. Elle prend le pistolet d’Ordell et le lui pointe à la tête. Pour quelque instant, on a un gros plan qui montre le pistolet pointé à la tête du criminel, puis on retourne au plan rapproché. On est toujours dans la pénombre, c’est un dialogue face à face, c’est comme ça que Jackie impose son caractère et réussit à accabler Ordell. Soudain Jackie allume à nouveau la lumière et impose ses demandes à Ordell, qui doit être obligé d’accepter. Cette partie du dialogue est composé d’une alternance de champs et contrechamps, qui opposent la figure de Ordell à celle de Jackie.
C. Le Boulevard de la mort : toutes contre un seul
L’extrait se situe tout à la fine du film. Les trois femmes réussissent à rejoindre Stuntman Mike après la poursuite en voiture. Il le tirent hors de sa voiture et commencent à le frapper, par tour. On remarque une alternance de plans moyens, qui cadrent le groupe entier, et de plan rapprochés qui cadrent le buste de la fille qui et entrain de donner le coup et Stuntman Mike de dos. Les coups sont nombreux et les plans s’alternent très rapidement, et cela démontre que c’est un véritable acharnement des filles contre l’homme seul et blessé. Parfois l’image ralentit, pour mieux voir l’expression souffrante de Mike. Ces plans rapides, puis ralentis tout à coup créent une sorte d’effet comique et ridicule qui peut faire sourire le spectateur. Une des trois femmes donne alors un coup de pied et Mike tombe a terre, mort. Les femmes jouissent et les mots « the end » apparaissent sur l’écran, en même temps une musique joyeuse commence ,avec le refrain suivant : « Laisse tomber les filles, un jour c’est toi qui pleurera. »,un remaniement d’une chanson de France Gall de 1964. Le spectateur est alors vengé, car la mort de Mike était ce qu’il s’attendait et Tarantino le fait mourir d’une manière comique, ce qui peut même le réjouir.

Conclusion

En conclusion, Tarantino dans ses trois films véhicule une image de la femme à chaque fois différente. Dans Kill Bill c’est une femme violente, cynique. On lui a enlevé le plaisir plus grand pour un femme, être mère. Elle se transforme alors dans une machine à tuer pour se venger des assassins de sa fille. Sa seule raison de vie est la vengeance. Cependant, une fois accomplie sa vengeance, et s’être réunie avec sa fille encore vivante, elle éclate en sanglots, à témoigner qu’elle a encore des sentiments.
La femme de Jackie Brown est une femme calculatrice, rusée, qui préfère embobiner ses ennemis, au lieu d’avoir une confrontation physique. Cependant c’est une femme forte qui n’a pas peur d’un face à face avec un criminel capable de tuer, et même réussit à accabler son interlocuteur avec l’astuce.
Les femmes de Boulevard de la mort sont des femmes qui ne se font pas soumettre à l’homme. Elles se comportent comme femmes normales, mais quand il y a le besoin elle deviennent plus dures que les hommes , et répondent à la violence par la violence, ne se préoccupant pas de tuer qui a cherché de les tuer.