mercredi 21 mai 2008

Dossier Baccalauréat 2008. Le raï

Sommaire

a) la musique arabo- andalouse
b) L’essor de la musique populaire
c) La musique bédouine
II. Le Rai
a) révolte populaire
b) Le langage populaire
a) une évolution d’utilisation des instruments
b) deux analyses musicales :
  • un paradoxe entre rythme et paroles
  • Cheb Mami et sa voix

Introduction

Il existe en arabe un mot très difficile à traduire en tout autre langue : « le Tarab ». Il exprime la jouissance, la joie de vivre, toutes sortes d’émotions issues de la musique, du théâtre et de la poésie. Le Rai reflète cette idée car il signifie tout à la fois « l’opinion », « le jugement », « la conscience » ou même « le libre arbitre ».
Genre musical apparu au début du XXe siècle autour d’Oran, un port méditerranéen où vécurent ensemble Nord-Africains, Espagnols, Italiens, le Rai s’est diffusé en Algérie grâce aux bédouins. Animant les villes et les souks, réputés pour leur improvisation musicale de chansons présentant des thématiques inspirées de la vie quotidienne, leurs chants se sont peu à peu crées et diffusés dans les milieux populaires, rompant avec le langage précieux et la pratique codifiée des musiques établies. Accompagnés souvent de danseuses, à ces chanteurs de la musique bédouine à la métrique rigoureuse, à la langue métaphorique et au vocabulaire recherché leur sera attribué comme nom Cheikhs (signifiant « maitre » mais aussi « vieux »). Ils ont influencé des générations de chanteurs rai.
Une photo de cheikha Remitti jouant du tar.
Mais ce ne sont pas les seuls : des femmes souvent déracinées, délaissées, veuves ou répudiées, et sans ressource économique la plupart du temps donnent au Rai ses aspects les plus sensuels et provocateurs en parlant de sexe. Dans le passé les meddahates furent des groupes de femmes qui enrichirent les thèmes de la vie quotidienne en bousculant le profane et le sacré. Comme les cheikhs, ce sont elles qui ont fait pénétrer le chant au cœur de la famille. Leur chant féminin incantatoire qui s’inspire des dures épreuves de la vie et de nombreuses déceptions fait apparaitre les cheikhas (maitresses de chant). Allumant le rêve et le désir, fière de revendiquer un statut de chanteuse devenu plus valorisant avec le temps, les cheikhas contribueront à l’extension du rai sur tout le territoire national.
Une photo de cheikha Remitti jouant du tar.
Au début des années 80 un genre rai nouveau jaillit, éclate comme un cri de douleur des poitrines compressées des déshérités en opposition avec les Cheikhs à la poésie riche mais hermétique. Son détonateur a été une nouvelle sorte de chanteurs qui se sont autoproclamés Cheb (jeune). Ils ont complètement dynamisé les bases instrumentales traditionnelles (juste une flute en roseau et un tambourin) en incluant basse, boite à rythme, synthétiseur, et considérablement rajeuni des mélodies poussiéreuses qui ne demandent qu’à revivre. Ils se sont également distingués par des rythmes remuants et des textes où ils hurlent leur mal de vivre, leur désir sexuel, leur penchant pour la boisson et leur soif de liberté.
Diffusé dans un contexte d’assujettissement et de spoliation soit la colonisation, qui va de pair avec l’émergence du sentiment national algérien, le rai connait une évolution parallèle à la situation politique et sociale du pays. A chaque événement historique marquant la société algérienne, le rai réagit, tout d’abord avec lenteur en cherchant une intégration parmi les diverses cultures qui constituent le pays. Puis par la suite en devenant plus offensif (notamment après la Seconde Guerre mondiale) en appelant à une révolte (manifestée par les paroles), ayant pour origine un sentiment de frustration et de déni des codes moraux. En dépossédant le paysan de ses terres, en bouleversant l’équilibre entre une population et ses ressources, « la mission civilisatrice française » s’est vue contrainte d’interdire cette musique provocatrice et insensée. Suite à l’indépendance obtenue en 1962, un autre rai, à l’écoute des vibrations de la planète, se montrera ouvert aux générations fascinées par le rock, la pop music et le reggae. En quelque sorte le rai va toujours être « perméable » à la modernité du moment. Mais en 1990 lors des premières élections libres en Algérie, le FIS (Front islamique du Salut), qui a gagné dans la majorité des grandes villes dont Oran, a pris des mesures d’interdiction envers l’expression de cette musique considérée blasphématoire à la base par les islamistes.… Sous l’annulation des élections voulues par le président Bendjedid Chadli, conscient d’un risque d’instauration d’un Etat islamiste, un état d’urgence est proclamé. Une véritable guerre civile éclate où le rai se voit violemment réprimé notamment sous la mort de Cheb Hasni, considéré le rossignol du rai. De nombreuses figures de la communauté musicale décident d’émigrer en France. En Algérie, le rai va continuer une vie nocturne. De l’autre coté de la Méditerranée, en dépit de sa propension à se défier à la politique, un Cheb Khaled en 1993 déclara : « Je ne fais pas de la politique. Je ne veux pas m’en mêler. En ce moment la vague est immense, et je ne sais pas où nager ». Dénonçant les fanatiques, les artistes organisent en France de nombreux concerts dont « L’Algérie, c’est la vie » au Zénith en 1995. Le rai s’est ainsi trouvé en délicatesse avec un certain dogme islamique. Mais cela importe peu à ses chanteurs qui vont même jusqu’à déclarer : « Les islamistes ont leur politique. La mienne c’est le pain de mes enfants. » (Cheikha Djenia).
Ainsi après le rai canaille et jouisseur des décennies soixante-dix et quatre-vingt, le rai romantique des années quatre-vingt-dix, on verra s’affirmer, au début des années 2000, un rai plutôt moraliste, qu’incarnera particulièrement un Cheb Bilal.
En 1986, le premier festival de rai à Bobigny marque le début de la reconnaissance du genre en France et plus précisément celui d’une culture propre à la communauté maghrébine. Beaucoup d’émigrés s’identifient à travers cette musique, revoient leur pays, son ambiance et sa culture. Pour un maghrébin vivant en France, le rai évoque en lui par ses paroles, par ses rythmes et mélodies, par le son d’une derbouka, une fierté nationale, un sentiment identitaire. En revanche, (exceptés les « pieds noirs » qui ont vécu cette émergence du rai même si pour une courte période), le rai pour les Français ne renvoi d’autre qu’à une musique du tiers-monde, animée par des instruments folkloriques donnant envie de danser. Tout le contexte historique et politique exprimé par les paroles est ignoré, incompris car chanté en langue arabe. Il y a donc une importante différence entre la façon dont un maghrébin perçoit le rai et un occidental.
Le rai a tout d’abord pour origine la musique savante urbaine qui elle-même est dérivée de la musique classique arabo-andalouse. Un riche héritage de cette culture a été maintenu notamment à travers l’utilisation d’instruments à cordes (mandole, rebab, violon, l’oud…) et de la thématique pour l’essentielle d’inspiration amoureuse.
Puis se succède la musique populaire qui elle aussi a pris son essor à la ville et qui symbolisera le malhoun, poésie rimée et chantée qui est exprimée en arabe dialectal.
Avec le XXe siècle un nouveau genre apparait : le Chaabi qui signifie littéralement « populaire » s’imposera comme le reflet d’une société urbaine en phase d’affirmation. Rompant avec les rêves d’un palais luxueux, de jardin paradisiaques, ce troisième aire musique algérienne touchera un monde rural où les traditions et dialectes sont nombreux. Des professionnels du Chaabi s’affirmeront, pour l’essentiel de talentueux bédouins, mettant en avant une poésie savante relativement stricte à des auditoires souvent privilégiés, les Cheikhs (signifiant « maitre » mais aussi « vieux ») va donc se heurter à une nouvelle génération de chanteurs issus du « bled » : les Chebs.
Au début des années 80 un genre rai jailli, éclate comme un cri de douleur des poitrines compressées des déshérités en opposition avec les Cheikhs à la poésie riche mais hermétique. Son détonateur a été une nouvelle part de chanteurs qui se sont autoproclamés Cheb (jeune). Ils ont complètement dynamisé les bases instrumentales traditionnelles (juste une flute en roseau et un tambourin) en incluant basse, boite à rythme, synthétiseur, et considérablement rajeuni des mélodies poussiéreuses qui ne demandent qu’à revivre. Ils se sont également distingués par des rythmes remuants et des textes où ils hurlent leur mal de vivre, leur désir sexuel, leur penchant pour la boisson et leur soif de liberté.
Quatre album de Cheb sont présenté ici : l’album de Cheb Mami « Meli Meli » ; l’album de Cheb Hasni « Rai Love » ; l’album de Cheb Khaled « Khaled » et l’album Abderrahman Djalti « Aurions-nous donc comme le dirait Frank Tenaille dans son œuvre Le Rai, de la bâtardise à la reconnaissance internationale « une lutte entre les anciens et les modernes ; le jasmin contre le Kif » ?
En somme, influencé par le rock (les accompagnateurs sont souvent d’anciens rockers), la soul et le reggae, le rai évolue, s’ouvre à un public de plus en plus varié. Sans oublier ses racines, s’adaptant aux exigences d’un public avide de rythmes et sons nouveaux, le rai est-il en fin de compte un genre hybride ou bien un genre spécifique ? Oscillant entre le passé et l’avenir, entre le traditionnel et le moderne, le rai se limite-t-il à une fusion des genres ? Possède-t-il des spécificités propres telles qui le qualifieraient comme genre musical à part entière ?
En somme en quoi la fusion entre la musique traditionnelle (cheikh) et la musique moderne (Cheb) peut-elle produire une musique spécifique et unique en son genre ?

La genèse du Rai

La musique algérienne est connue pour la variété de ses styles et la richesse de son répertoire. Chaque région a sa propre tradition musicale. Enrichie par son histoire, par les influences venues d’Andalousie, de l’Afrique Subsaharienne, des rives orientales de la Méditerranée, la musique algérienne se décline en plusieurs genres : de la musique arabo-andalouse d’où dérive la musique chaabi (« populaire » en arabe), interprétée dans la langue populaire, dialecte de la capitale à la musique kabyle, avec ses spécificités propre et sa poésie. Le parcours musical continu : de la musique sahraouie d’origine bédouine à la plus jeune des musiques urbaines de la Méditerranée, le Rai, union de la musique bédouine, influencé par le chaabi et le malhoun, des sonorités latines et arabo-andalouses. Comment retracer l’évolution de ce nouveau genre ?

La musique arabo-andalouse

La musique arabo-andalouse est un genre musical profane, classique et savant du Maghreb. Héritière de la musique chrétienne pratiquée en Espagne, de la musique franco-berbère et de la tradition musicale du Moyen-Orient, sa diffusion s’est faite grâce aux nombreux échanges importants entre les centres culturels de l’Andalousie (Grenade, Cordoue et Séville).
Les instruments utilisés dans la musique arabo-andalouse sont le « tar », tambourin arabe qui est l’instrument maitre de l’ensemble car c’est celui qui donne le rythme de base ; la « derbouka », tambour en calice, peut-être même un des instruments les plus utilisés dans la musique arabe ; l’ « oud », l’ancêtre du luth et le « rebab », vielle arabe remplacée de nos jours par le violon.
Images d’un « rebab », d’un oud, d’une derbouka et d’un « tar »
Ce genre musical sera d’une grande importance pour le rai car il permettra de concilier plusieurs cultures et langues en même temps : de l’Occident marqué par le français ou l’espagnol à l’Orient marqué par l’arabe et les dialectes populaires.
Voici l’étude d’un extrait de musique arabo-andalouse de la Séville Médiévale inspirée de la tradition du Malouf de Tunisie. La musique débute par une voix féminine. Il est à noter l’impressionnante utilisation de la gorge en tant qu’instrument vocal. L’oud l’accompagne et s’impose petit à petit jusqu’à la 47e seconde où il introduit la mélodie et donne l’accès aux autres instruments tels que la derbouka, le rebab (qui peut se confondre avec l’oud), des tambourins et des tars. Au niveau du rythme, celui-ci est marqué dans un premier temps par un moderato puis suivi d’un crescendo. Il est improvisé par une voix solo soutenue par _ l’instrument dominant, l’oud. Malgré les pièces musicales, c’est avant tout le chant qui domine. Le texte est marqué par des thèmes classiques dont l’amour, la mort et la religion… Telles sont les caractéristiques de la musique arabo-andalouse.
"Console-moi ma chère, pour l’amour de Dieu Enterre-moi lorsque l’aube apparait Ay ! Ay !"
« Console-moi à l’aube », Al-Rizqi

L’essor de la musique populaire

La deuxième aire de la musique algérienne est celle d’une musique populaire qui a pris son essor à la ville, et que symbolisera le malhoun, poésie rimée et chantée qui s’exprimera en arabe dialectal et par la suite bouleversera la donne classique. Ce genre musical qui conserve la sophistication poétique de la « quasida », pour lequel il y a toujours prédominance du texte poétique sur la musique va de plus en plus suivre une évolution où de nouveaux thèmes en relation avec l’histoire ou le social apparaitront.
Puis s’ensuit un des genres musicaux les plus populaires d’Alger soit le Chaabi qui signifie en arabe « populaire ». Genre qui constitue la versant « rebelle » de la musique savante issue de la culture arabo-andalouse, c’est avant tout une musique proche du peuple, se construisant en milieu urbain en opposition à la musique noble du pays.
Les chants du chaabi s’inspirent de poésies anciennes mais aussi de thèmes actuels. Délaissant les évocations aux palais luxueux, aux jardins paradisiaques, rompant avec les anciens, le genre va se montrer bien plus en adéquation avec son temps, utilisant souvent des figures de style telles que la métaphore sur les questionnements du peuple. Avec toujours en fond de toile l’écho du patrimoine, la plaine ancestrale et la nostalgie du pays, le chaabi mêle les instruments orientaux du classique arabo-andalou à certains instruments de la musique classique. On y trouve la derbouka, le « Tar », l’ « oud » comme instruments traditionnels et le violon, parfois le piano et même le banjo comme instruments occidentaux. Cependant centré sur ses particularités spécifiques et ses codes précis, le chaabi tout comme le malhoun précédemment se révèlera inadapté aux nouveaux publics issus de l’exode rural. Nous sommes à ce stade à la base de ce qui va devenir une véritable musique populaire : le Rai.
Comme exemple du Chaabi, j’ai sélectionné un auteur qui a influencé comme beaucoup d’autres le rai et mon enfance, Chaou Abdelkader, artiste virtuose du mandol (instrument en forme de mandoline mais de plus grande dimension). L’extrait s’intitule (la première strophe) :
Chaou Abdelkader.
« Elle a illuminé mes yeux »
Vous, Vous pensiez que vous m’aviez oublié
Oublié ma générosité
Même si je reviens en tant qu’étranger
Je souffrirai comme celui qui courtise un cœur sans tendresse.
On retrouve la longue liste d’instruments (par ordre d’apparition) tels que des derboukas et les tambourins (instruments orientaux du classique de l’arabo-andalou) qui dicteront le rythme suivis des cordes dont le mandol (semblable à l’oud) et les violons ainsi que le piano qui apparaitra à la fin de l’extrait (nous avons là l’introduction d’instruments occidentaux). Des youyous de femmes (« zghrarit ») accompagnent à intervalles de temps (de la 33e à la 48e seconde) les paroles du chanteur. Au niveau du poème et de son écriture les thèmes comme la nostalgie du pays (« étranger »), l’écho du patrimoine (« Vous, vous qui pensiez… »
Maintenant il s’agit d’arriver au tronc de cet arbre qui petit à petit donnera naissance à ce nouveau genre musical. Les précurseurs du Rai soit la musique bédouine, divisée en deux formes constituera le tronc de cette arbre.

La musique bédouine

La troisième aire de la musique algérienne touche un monde rural des agriculteurs ou nomade, des éleveurs et des bédouins.
Au début du XX siècle, des chanteurs bédouins parcourent toute l’Algérie, notamment l’Oranie, un des trois départements français d’outre-mer avec l’Algérois et le Constantinois. Le déplacement des troupeaux se fait du Sud vers le Nord. A travers le pays, les bédouins diffusent leur chant, une musique arabe rurale de la tradition orale, communément appelée « sahraoui » ou « bédaoui ». Ces fashis (qui veulent dire « orateurs éloquents ») déclament des poèmes qui louent la beauté de la nature, les sentiments nobles, la vie quotidienne s’inspirant de la vie paysanne, de la tradition. Leurs formules inspirées de proverbes, de citation du Coran, de référence à des contes, à des faits historiques épousent des formes poétiques anciennes renvoyant à la métrique rigoureuse. Avec l’utilisation des flutes en roseau mais aussi des guellal (tambour cylindrique), bendir (grand tambour circulaire)… se sont crées de nombreux styles régionaux qualifiés aujourd’hui sous diverses nom tels que sahraoui, Gharbi oranais.
Au fil des années des « professionnels » appelés cheikhs, inspirés par les fashis, le chaabi et malhoun auront une notoriété de plus en plus croissante notamment à travers la radio et les ventes de cassettes. Les premiers enregistrements de ces cheikhs datent du XXe siècle. Le succès de ces cheikhs liés parallèlement au succès du malhoun veille à la transmission des codes rythmiques et thématiques de la musique bédouine. Mais encore une fois, dans une société rurale profondément divisée par le colonialisme, l’influence de ces cheikhs va décroitre petit à petit. C’est vers de nouveaux rythmes et thèmes que l’attention va être portée. L’évolution vers une musique plus divertissante est notamment symbolisée dans les années à venir par l’arrivée d’artistes femmes, les cheikhas qui vont dynamiser le bédoui (Rai rural servie par deux flutistes et un chanteur jouant du guellal).
Dans l’histoire de cette longue marche en avant du chant féminin, si important dans la généalogie du rai, une cheikha se distingue de toutes les autres : Cheikha Remitti.
Parmi une de ses œuvres les plus connues figure « Enta h’bibi » (Toi mon amour) :
Les gens nous surveillent
Méfie-toi beau cerf
Je suis la seule et sans voisin
Viens faire une sieste
Nous n’avons pour nous que le jour d’aujourd’hui
[…]
Je voudrais demander aux savants
Si embrasser pendant le jeûne du Ramadan
Ne serait pas un péché.
Source d’inspiration pour les débutants du rai, Cheikha Remitti s’est affirmé la plus audacieuse dans le registre de la passion. Chantant l’amour fou et sans retenue (« il me broie, il me fait griller […] Aie ! Aie ! Aie ! » Extrait de Ydagdagni (« il me broie »)) y compris les versions plus érotiques (« Viens faire la sieste »), elle donne à voir l’objet du désir et du délit, évoque les transgressions et dénonce nombreuses conventions religieuses ou sociales, comme par exemple celui des mariages forcés entre « vieux » et « vierge ». A ce sujet elle dit : « Qu’y a-t-il de commun entre une salive répugnante et une salive douce et saine ». C’est à travers ces registres provocateurs que le rai s’inspirera.
Sur la photo on voit un jeune Cheb, Najim, de la chanson rai. Il enregistra des chansons avec Cheikha Remitti quelques jours avant sa mort.
L’irruption de cette nouvelle musique va bien entendu susciter de nombreuses critiques et jugements à l’encontre de ces nouvelles expressions, embarrassant énormément certains magistères et personnalités dans la mesure où ce nouveau genre ne se diffusera non plus dans le cadre des marchés et fêtes, des nuits du Ramadan et des pèlerinages mais au contraire dans les tavernes, fumeries, cafés maures.
Dans ce registre, les « bédaouis » (artistes du bédoui) seront réputés pour leurs improvisations musicales de chansons présentant des thématiques, des formules, des clichés de la vie quotidienne, dans la langue populaire. La diffusion des chants sera donc assurée dans les nombreux milieux populaires et rompra avec le langage précieux et la pratique codifiée des musiques anciennes. Ils privilégient la fusion des genres musicaux et la liberté d’expression dans tous les domaines et sous tous les tons. Ils constitueront ce que l’on appelle « le Rai ancien ».

Le Rai

Le langage Rai

Vers la fin des années 50, avec les nombreuses cheikhas dont Remitti, cette musique commence à rassembler quelques artistes pour, petit à petit, finir à s’étendre sur tout le pays.
Ce n’est qu’au début des années 80 que le Rai va véritablement exploser au rang de musique nationale avec l’arrivée d’une nouvelle génération de chanteurs : les Chebs.
Comme le rap, cette vague de jeunes sentira le besoin d’expulser un malaise accumulé par de nombreux contextes sociopolitiques, non pas à travers la violence mais par le biais de la musique. Cette jeunesse ressent le besoin « vital » de s’exprimer à travers la chanson. Quel est donc le langage Rai ?

Révolte populaire

« Les policiers et les gendarmes confisquaient
tous les disques de rai qui leur tombaient
sous la main. J’en ai trouvé une collection
complète quand j’ai pris mes fonctions.
Mais, même aujourd’hui, je n’oserais pas
les écouter devant mes enfants. »
Un préfet,
Propos recueillis par Joëlle Stolz
Libération, 23 aout 1985
En lisant ce témoignage sous la forme d’une création musicale, on pourrait imaginer le pire, l’utilisation d’un langage trop familier, voire vulgaire, des références très osées et des thèmes insultants. N’oublions pas cependant la querelle entre les « anciens » (Cheikh) et les « jeunes » (Cheb). Bien souvent il a été difficile d’accepter ce changement, ce rejet de règles que réfutaient cette nouvelle génération. Incompris, et à certains égards soupçonnés de préférer « ailleurs » à leur propre pays, les Chebs vont etre contraints de réaffirmer leur attachement à leur pays et à l’être aimé qu’ils y laisseraient s’ils partaient :
« Aala Djalaek N’Gataa el passeport » :
A cause de toi je déchirerai mon passeport
Je resterai ici
Je me fâcherai avec l’aéroport
Cheb el-Hindi, 1989
De toute évidence le Ministre de la Culture de l’époque ne fut guère touché par cette preuve d’amour. A tel point qu’il censura la chanson pour « apologie de destruction de document administratif ».
Ainsi, et bien souvent, le Rai a du faire face à la dure opposition d’un Etat conservateur gouverné par des intégristes. De la même manière le Rai a du affronter des membres du FIS (Front islamique du Salut). C’est notamment ce qu’a connu un chanteur culte du Rai, Cheb Hasni.
Vous m’avez tué alors que je vis encore
Vous m’avez accompagné au cimetière
Les gens couraient dans tous les sens
« Alors Hasni est vraiment mort ? »
Devant ma maison quelque chose de grave est arrivée
O combien d’hommes et de filles sont accourus là…
Cette chanson, Gelou Hasni Mat (« Je vis encore »), Cheb Hasni la compose en 1991 pour contrer les nombreuses rumeurs qui le donnaient pour mort. Notons le ton du poète s’adressant à un destinataire inconnu (le peuple ou le gouvernement ?), est-il agressif ? Est-ce une déclaration d’amour ? Est-ce une provocation aux autorités ? On remarque avec quelle audace, le jeune chanteur ose mettre sa propre vie en danger pour poursuivre son idéal de liberté d’expression. En effet, il faut rappeler que le Rai, à ses débuts, n’était pas seulement amour, passion mais aussi, malheureusement, tensions et violence. En effet le 29 septembre 1994, deux tueurs assassinent notre jeune chanteur en plein cœur d’Oran, aux cris d’Allah akbar ! (« Dieu est le plus grand ! »).Si auparavant, le dialogue entre Rai et Etat pouvait être compatible, dans les années 90, l’évolution de la situation politique ne porte plus à des compromis. En Octobre 1988, éclate une véritable révolution des jeunes qui traduit le profond désarroi de générations, face au chômage et à la crise de logement.
A la suite de nombreuses émeutes, une musique de Cheb Khaled sera enregistrée :
Où fuir, où ?
Dis-moi, brave Homme,
Ah ! Je pleure
Ah ! Je me lamente
Il n’y a plus d’espoir en ce monde
Que des ragots ou des injustices
Le courageux est devenu pleutre
Qui vivra verra
Tu n’entends plus que des rumeurs
Ils découpent la chair humaine
Ils boivent le sang des frères
Sans peur ni pudeur…
El Harba Wine (« Fuir, mais où ? »)
Ce langage se traduit non seulement par l’état d’âme du poète mais aussi celui de tout un peuple. Le Rai constitue un moyen de communication, représente une explosion des sentiments : le chanteur ne limite plus aux répertoires codifiés de la musique bédouine mais exprime, divulgue, crie… Déterminé par les contextes violents des années 90, Cheb Khaled et d’autres artistes évoquent les évènements par le biais des mots simples pour évoquer la violence qui « découpent la chair humaine » ; « boivent le sang.. » et font pleurer de désespoir (« pleure » ; des onomatopées telles que « Ah ! », répétées deux fois ; « plus d’espoir »), par le biais de nombreuses connotations négatives dont « il n’y a plus » ; « n’entends plus » ; « sans…ni… ».
Dans le choix des mots et des expressions populaires, le poète-chanteur réalise pleinement la symbiose qui l’uni au peuple. Le langage qu’il utilise est le langage du peuple, les expressions qu’il utilise sont les expressions du peuple. Plus on écoute du Rai plus on a l’impression que c’est le peuple lui-même qui s’exprime à travers le chanteur. Pour mieux réussir cette symbiose, le poète-chanteur de Rai se libère du passée, de la codification des vers, des registres… pour fuir le langage strict et chanter.
Un autre exemple important pendant la période de forte émigration des Algériens en France est le succès de la chanson « El Visa » de Cheb Hasni. Le titre est déjà en soi révélateur du contenu de la chanson. Nous sommes dans une période où les pays d’accueil limitaient chichement les visas.
Vous m’avez eu même pour le visa, vous avez tous décidé de me “tuer”,
Quand j’ai décidé de rencontrer ma bien aimée, honte à vous ; Oh vous m’avez rendu malheureux
Vous m’avez eu même pour le visa, vous avez tous décidé de me “tuer”.
Il ne me reste plus qu’à me saouler et à faire le fou
Pourquoi le passeport n’est pas disponible ? Je ne peux pas partir.
Cheb Hasni, El Visa
Dans ce cas là, le chanteur s’adresse directement aux autorités sous la répétition de « vous » et de « passeport » et « visa ».Plusieurs termes traduisent le désespoir et la déception du poète dont la répétition de « me tuer ».En fait, le Rai aborde en soi plusieurs thèmes sociaux qui affligent les populations et les chanteurs.

Le langage populaire

Cependant le Rai n’évoque pas seulement la peine et la souffrance. Des thèmes comme la patrie, l’amour et le passé influencent beaucoup les chansons. Nous le voyons plus précisément avec l’album de Cheb Mami « Meli meli ». Les titres des chansons à eux seuls, révèlent qu’un chanteur Rai ne se limite pas à un seul thème ; au contraire, il puise son inspiration dans ses expériences, du pays (« du bled »), du passé…Cheb Mami chante « Bladi » (mon pays) ; chante l’amour « Rani Maàk El Youm » (je suis avec toi aujourd’hui) ; honore la musique dont il s’est inspiré « Cheikh » (« mon maitre ») dans son album « Meli Meli ».
La langue Rai s’affranchit donc de tout héritage littéraire et s’inscrit majoritairement au cœur d’un divorce linguistique qui deviendra un enjeu sociopolitique suite à l’indépendance. Dans les rues, les gens s’expriment par un arabe dialectal, mélangeant l’arabe, le kabyle et le français (le frangaoui) . L’Ecole oubliera ce langage pour se concentrer sur l’arabe moderne, proche de l’arabe classique.
Les Chebs quant à eux ne peuvent oublier leurs racines. Les mots du quotidien, la poésie reflétant des images populaires (l’indépendance, le mariage…), le Rai des cheikhas (cru et direct), les constructions linguistiques propres à toute langue populaire constituent l’expression orale du Rai. Au fil des années, avec la célébrité des Chebs au sein des masses populaires, leur vocabulaire suggèrera un inventaire construit autour de mots simples (bar, verre, porte, taxi, plage, gare, médicaments, alcool, téléphone, papiers…), des mots qui traduisent l’entourage, la vie de chaque jeune (n’oublions pas qu’en Algérie des années 80, plus de la moitié de la population avait moins de 20 ans.), qui dessinent les décors de leurs fantasmes, de leurs déceptions amoureuses ou de leur désespoir, patriotiques, par le biais de thèmes comme l’amour, la passion, la malchance, la haine, la trahison…
Cependant peut-on véritablement parler de texte ? Le Rai n’est qu’à la fin qu’une suite d’impressions, de sentiments, de croquis qui ne suivent aucune logique. Pour être plus précis, cette nouvelle génération de chanteurs ne fait pas précéder l’écriture de la réflexion. C’est une musique de l’inspiration ; la plume écrit sans cesse. Le Rai n’est autre qu’une écriture automatique. Sa singularité est en grande partie redevable à son histoire notamment grâce aux cheikhas, à son mode de production fondé sur des improvisations souvent provoquées par un évènement-prétexte obéissant à une nécessité d’évacuer un trop plein d’amertume. Une célèbre cheikha, Cheikha Nedjma, affirmait : « Je ne chante pas de grossièretés, je dis les choses clairement. J’ai beaucoup souffert, je parle de mon vécu et de celui des autres femmes, qui se marient par amour et se retrouvent souvent trahies… ». Dans le même registre, un journaliste de la revue Monde Diplomatique, Malik Chebel, ajoutait : « Le rai est un contre-langage. Il signe une véritable transgression […] il intervient excellemment dans la chanson populaire algérienne, le rai déflore de tabou : l’évocation explicite de l’acte amoureux. La transgression a lieu au cœur même de l’appareil répressif, la langue arabe […] pour ceux qui connaissent la force des mots d’amour formulés en arabe, le caractère novateur monstrueux. »

Le Rai

La musique Rai par les instruments

Entre la recherche d’une véritable identité arabo-musulmane et la nouvelle création musicale inspirée de l’Occident, les artistes vont de plus en plus chercher à s’intégrer dans le réseau de la production moderne de la musique. Quels sont donc les influences qui vont amener à la naissance d’une unique en son genre et surtout quelles seraient ses caractéristiques ?

Une évolution dans l’utilisation des instruments

Dans les années 40, en Algérie on dénombrait quatre- vingt mille neuf cent un postes de récepteurs radio déclarés en Algérie dont deux mille neuf cent soixante six pour les indigènes qui dès 1935 pouvaient suivre les concerts de musique arabe donnés en direct par Radio-Alger. Nous sommes donc dans une période de modernisation de la musique algérienne. Les cabarets, les fêtes, les circoncisions…ne sont plus les seuls moyens de diffusion du rai traditionnel marqué par les Cheikhs et les Chiekhas : la radio s’impose petit à petit et par conséquent s’ensuit l’influence de la musique occidentale avec Edith Piaf, Luis Mariano, Tino Rossi…
Cette modernisation touche essentiellement la composition orchestrale. Le piano devient un des instruments de musique à la mode chez cette nouvelle génération tandis que l’accordéon s’affirme petit à petit à travers ses sonorités aux oreilles de la jeunesse oranaise.
Dans la même époque, le wahrani, une adaptation du melhoun introduit de nouveaux instruments dans le répertoire musical du Rai dont le banjo piano. Issu d’un important carrefour entre les peuples, cette musique se mélange aux autres influences arabes, espagnoles, françaises et latino-américaines. Vers les années 50, le Rai traditionnel commence à s’étendre dans tout le pays malgré les réticences des autorités, notamment suite à l’indépendance. Les instruments traditionnels du Rai (derbouka, bendir, ghaita) s’accommodent de la guitare électrique et de sa pédale, de la trompette et du saxophone.
Vers la fin des années 70, le son du Rai subit également l’influence rock (les accompagnateurs sont souvent d’anciens rockers). Avec l’apparition des synthétiseurs et des boites à rythmes, le Rai va véritablement s’imprégner de l’influence des sonorités occidentales dont les styles rock, pop, funk, reggae et disco.
C’est dans les années 80 que finalement le Rai va être officiellement reconnu comme forme musical nationale par le gouvernement algérien malgré les violentes répressions de nombreux islamistes.
Deux chanteurs ont fait découvrir au monde cette nouvelle génération musicale. Je parle bien entendu de Cheb Mami et de Cheb Khaled.

Deux analyses musicales

  • Un paradoxe entre rythme et paroles
Un grand succès de Cheb Khaled s’intitule « Didi », extrait de l’album Khaled (1992). (écouter l’extrait)
Composé de huit couplets, ceux-ci sont enchainés tous par un mot clé, voire le titre de la chanson : « Didi » (prends, prends)
Les premiers instruments qui apparaissent sont une derbouka et le bendir, symbolisant le retour aux racines immédiatement suivie d’une « ghaita » (instrument à vent de la famille des hautbois), liée à des trompettes, marque d’une modernité. La voix du chanteur est rythmée par une derbouka et le bendir lié à un piano électrique (Keyboard).On remarque une liaison très forte entre passée et présent à travers les instruments.
Une pause du poète laisse la place à un nouvel instrument, la batterie succédée par un instrument fort moderne, un « electronic cello ». Dès que la voix du chanteur reprend, une guitare électrique (Bass) moderne s’installe en même temps que l’oud, guitare ancienne. On retrouve encore là un voyage dans le temps. Les seuls instruments qui quittent la scène quand le Cheb chante sont les trompettes pour réapparaitre quand celui-ci termine soit le couplet soit le refrain. Se sont principalement eux avec bien entendu les percussions dont la batterie et la derbouka qui définissent le rythme et donne cette envie de danser. Etonnamment un solo apparait, le saxophone (2.05 min), marque du jazz. La musique se poursuit avec toujours les mêmes instruments. Des pauses (au 5ième couplet particulièrement) sont faites pour mettre plus en valeur la voix du chanteur et donc des paroles (notamment quand il répète « Didi, didi, didi.. »), ceci en limitant le nombre d’instrument (derbouka, piano électrique et batterie).
Une intervention est cependant nécessaire de ma part. En traduisant les paroles du premier couplet :
Tant pis pour moi, mais pas pour toi,
Je ne t’éloignerai pas de moi et je ne pleurerai pas
Je n’ai pas de chance et maudit soit la beauté
Prend-la cette beauté, prend-la…
Il s’agit bien évidemment d’une chanson d’amour marquée sur une connotation négative. Il souffre et elle malgré tout continue à vivre en mettant en valeur ce qu’elle a de mieux, c’est-à-dire sa beauté. Comment les gens peuvent-ils danser sur une chanson qui exprime la douleur ? Il y a donc une forte opposition entre ce qui est chanté c’est-à-dire les paroles et le choix des instruments. La voix et le ton du chanteur ne nous aide pas car il suit la mélodie établie par les instruments. Les gens se laissent donc aller en dansant au détriment des paroles. Mais ceci est-ce volontaire de la part du poète ? S’attendait-il à cette réaction ?
Plusieurs opinions sont possibles. D’un point de vue économique pour attirer la clientèle il faut que la musique fasse bouger, danser. Personne ou du moins peu de monde s’intéresserait aux douleurs d’un pauvre chanteur d’autant plus que c’est un thème courant dans le rai. La seule façon d’avoir du succès c’est de privilégier le rythme et la mélodie aux paroles. Et comment cela ? En mettant en valeur les nombreuses influences qu’a connues le Rai. Avec les vents (trompettes, saxophone) la marque du jazz est présente, de même avec les cordes (guitare électrique et un cello électrique) et les percussions modernes (la batterie) le rock est présent aussi. La grande marque de modernité dans le Rai est cependant l’arrivée du synthétiseur et des boites à rythmes, très importants pour l’amplification du son, sa qualité et sa transmission. Dans cette musique nous avons plus ou moins le long chemin de modernité qu’a suivi le Rai : de la derbouka à la batterie, de l’oud à la guitare électrique…
  • Cheb Mami et sa voix
Extraite de l’album Cheb Mami, Meli Meli, s’intitulant « Rani maàk el youm » (avec toi aujourd’hui), composée de cinq couplets, la chanson ou plutôt ballade débute avec les cordes représentées par la guitare, une basse et un synthétiseur suivis par la suite d’une flute traditionnelle appelée ney. Les percussions sont elles aussi présentent avec des tablas, instrument d’origine indienne. Une « keyboard » fait également son apparition. Suite au premier couplet, un instrument fort ancien et ingénieux, le qanoun est introduit en solo. Nous avons donc là une introduction typique du rai c’est-à-dire un va et vient entre le passé (ney,tablas, qanoun) et le présent (guitare, synthétiseur, basse, keyboard), entre la tradition et la modernité encore une fois.
Cependant un autre instrument est à rajouter, l’accordéon, qui montre une certaine touche de personnalité de la part de l’artiste. N’oublions pas que Cheb Mami vient de la wilaya de Saida, réputée pour la multitude de cultures et présentes dans cette région. L’accordéon n’est qu’un croisement entre différentes cultures bédouines et occidentales. Cheb Mami est devenue célèbre dans sa région pour avoir su manier cet instrument fort complexe. Son utilisation est donc un hommage à son premier public, les gens de sa ville et de sa wilaya qui ont contribué à son succès.
D’un point de vue textuel, il s’agit d’une chanson d’amour :
Je suis avec toi aujourd’hui
Je suis avec toi aujourd’hui
Demain se ne sera que le destin qui nous réunira.
Que va faire un cœur vide ?
Que vas-tu faire mon amour ?
Je pleure à chaudes larme…
Le poète s’exprime à la fois en arabe à la fois en oranais. Contrairement à l’extrait précédent, on constate une forte cohésion entre la mélodie et les paroles. Mais ce qui impressionne le plus est la technique vocale que Cheb Mami et plusieurs chanteurs du Rai possèdent. Ce qui différencie la langue arabe des langues du monde entier est l’origine du son. Les voix occidentales naissent par « le ventre » tandis que la langue arabe s’exprime directement par la gorge. Les chanteurs du Rai ont le don de pouvoir contrôler leur voix et de la faire vibrer. Ce qui est fabuleux est la façon dont Cheb Mami accentue les paroles à l’aide de sa voix. On le remarque tout au long des couplets.

Conclusion

Les récents succès internationaux de nombreux Chebs dont Cheb Khaled (avec son album Khaled vendu à 600 000 copies en 1992) n’est qu’un des rares succès véritablement internationaux. La production Rai reste majoritairement éloignée du marché international. Rachid Baba Ahmed, producteur musical, affirme que : « plusieurs producteurs de nos jours fabriquent une cassette par jour et la commercialise le lendemain ». De cette constatation on comprend mieux la maigre qualité sonore et artistique de la production non seulement algérienne mais même parisienne. D’autant plus que le producteur est considéré roi. Les droits d’auteurs pratiquement inexistants ou peu respectée, l’artiste se voit proposé un contrat englobant toute la production musicale que le producteur pourra exploiter à sa guise. Comprenant l’avantage qu’ils auraient s’ils bénéficieraient des droits d’auteurs, plusieurs Cheb et Cheba décident de s’installer en France.
Zucchero, chanteur italien et Cheb Mami, chanteur Rai magrébin
Arrivé en France vers la fin des années 80, atteignant un important succès dans les années 90, d’une part grâce à une meilleure qualité sonore, de l’autre grâce à un perfectionnement au contact de célèbres artistes et studio français et au incroyable support de toute la communauté maghrébine, de nombreux artistes comme Cheb mami et ses collaborations internationales avec Sting, Zucchero… ; Cheb Khaled avec son tube Didi… deviendront célèbres dans tous le monde.
Cependant au fil des années, les productions de rai françaises dépassent d’un point de vue économique et de notoriété celles des productions algériennes. Nombreux compositeurs dont Jean-Jacques Goldman qui composa Aicha pour Khaled contribueront au succès des artistes rai à une exception près. Ces artistes interpréteront non plus des chansons en arabe mais en français. Pourquoi cela ? Est-ce renier ses propres racines, sa propre langue ? De nombreuses raisons peuvent être supposées. Premièrement, bien que le chanteur rai soit plus indépendant qu’auparavant, c’est à la maison de disque de prendre les décisions plus importantes afin d’assurer un succès national et international. Deuxièmement, changer de langue c’est aussi changer de registre, de vocabulaire, de mode d’expression. Il y a en arabe des mots qui traduits en français n’exprimeraient plus cette émotion intense. Par exemple le terme « bled » est un terme qui traduit un fort attachement au pays. Traduit en français, il perdrait cette notion de nostalgie du pays. Cependant un jeune artiste du nom de Faudel, surnommé « le petit prince du rai » connaitra un succès fulgurant avec son single « Tellement N’Birck » (« Tellement je t’aime »).
Il est intéressant d’analyser ce titre et de se demander comme ce jeune prodige a-t-il pu atteindre une telle célébrité ? Le titre est composé de deux langues : celle française et celle arabe. C’est une intéressante association car elle traduit l’évolution qu’à connu le rai pour en arriver là. Au départ la musique algérienne s’opposait aux colonisateurs puis petit à petit elle a su s’adapter, voyager et s’intégrer dans d’autres pays dont la France. Unir le français et l’arabe c’est aussi attirer l’oreille d’un public plus large. N’oublions pas un détail important : en Algérie le dialecte mélange explicitement l’arabe et le français.
Bien que les artistes de Rai marquent un changement radical dans leur choix de la langue, il n’en reste du moins que les instruments et les sonorités restent toujours les mêmes. Le Rai n’a pas changé en soi, il a seulement adopté de nouvelles variantes. Il est toujours en perpétuelle mutation. Né de sa première forme à Oran, reconnu de nos jours dans le monde entier, le Rai connait aujourd’hui de nouvelles variantes. Citons par exemple le chanteur franco-marocain Amine, représentant du « RAÏ-RnB », un mélange de deux types de sonorités. Etrangement ce n’est malheureusement que la langue et la voix qui nous permet de reconnaitre une touche de Rai. Sinon le son est purement RnB.
C’est donc au contact de l’Occident que les chanteurs de Rai deviendront les plus connus à travers le monde. Nombreuses collaborations internationales dont la plus célèbre est celle entre Cheb Mami et Sting « Desert Rose », ont permis une diffusion mondiale du Rai. C’est une musique qui concilie deux genres qui étrangement se superposent parfaitement. Les instruments modernes dont la batterie, la guitare électrique, le piano et le synthétiseur ainsi que la derbouka et les violons représentant la culture rai se mélangent pour former une musique compacte et unie. Mais ce qui définitivement renvoi à la culture rai est la prodigieuse voix de Cheb Mami.
En somme le rai n’est peu être défini comme un genre musical à part entière. D’une part parce que de nos jours les gens ont une malheureuse tendance à ne pas distinguer les différents genres qui constituent la musique arabe. Si nous demandions à un passant, après lui avoir fait écouter « Desert Rose », quelle est la raison pour la quelle il aime cette musique ? Il nous répondrait tout simplement : « Il y a de la musique orientale ! ». Il ne nous répondrait pas « Elle inscrit le rai et la pop musique, l’Orient et l’Occident… ».
Ensuite parce que le Rai possède des racines si amples et développées qu’il ne peut se séparer de son passé. Mais en même temps il est contraint de s’adapter aux exigences d’un public de plus en plus vaste. Encore une fois le Rai reste toujours en perpétuelle mutation. Il est vrai que certains traits nous ramènerons toujours au Rai notamment le coté textuel de la musique et l’utilisation d’instruments les plus variés (du passé au présent) mais cela ne nous permet de la considérer comme musique à part entière. Cependant, selon moi, la magie du rai réside des ces changements, ces variantes. Vivre à l’étranger et entendre sur les chaines radio de la musique Rai nous procure une joie infinie, un sentiment d’appartenance à une culture qui a évolué pendant des siècles, qui a su s’opposer à ses opposants exactement comme la Capoeria, danse brésilienne d’origine africaine qui s’opposait aux colons portugais. Une nostalgie du pays nous vient tout d’un coup car le Rai n’est pas que musique, n’est pas que chanson ; le Rai est une passion, une culture en soi, une expression particulière des sentiments, un langage….