mercredi 21 mai 2008

Dossier Bac 2008. L'ombre

Index

L’ombre correspond à une zone d’obscurité sur une surface, due à la présence d’un corps qui intercepte les rayons lumineux.
Néanmoins, la signification de ce terme n’est pas unique :
  • Rester dans l’ombre » signifie ne pas se montrer.
  • Courir après son ombre » signifie se livrer à une espérance chimérique.
  • Prendre son ombre pour le corps » signifie prendre l’apparence pour la réalité. -* Passer comme une ombre » signifie avoir une vie brève.
  • C’est le corps et l’ombre » l’expression se réfère à deux personnes indissociables.
  • L’ombre » (thymallus thymallus) est un poisson d’eau douce, qui vit dans les eaux profondes et fraiches de l’Europe et de l’Amérique du Nord. L’origine du nom de ce poisson provient du fait qu’il s’agit d’un animal particulièrement discret, si bien que souvent le pêcheur remarque avant tout son ombre.
  • Ombre au tableau » léger défaut qui n’affecte pas la beauté d’un ouvrage. -* Ombre » d’Ombrie, terre d’ombre, ocre brune et noirâtre contenant du manganèse.
Dans l’antiquité, « ombre » fantôme, apparence demi matérialisée impalpable d’un personnage mort.

Index

I) L’ombre qui transforme, qui trompe
1) L’ombre qui trompe le spectateur : un élément à plusieurs niveaux d’interprétation
2) L’ombre : la représentation de l’illusion de la société contemporaine
3) Une ombre qui déforme la réalité
II) Le « moi » et l’autre
1) L’ombre, un élément qui permet l’évocation de l’autre à partir du « moi-même »
2) L’ombre, un marqueur de notre présence dans le monde réel
III) L’ombre et l’inconscient, le mystère
1) L’évocation de l’ombre Jungienne
2) L’ombre, l’évocation de la « face cachée » de la société


Introduction

Introduction Dans le livre VII de la République, l’allégorie de la caverne permet d’illustrer parfaitement la conception qu’avait Platon du rapport entre l’homme et la réalité. Ainsi, ce philosophe affirme que le monde sensible dans lequel nous vivons, n’est rien d’autre qu’une perception illusoire de la réalité. La connaissance de l’essence même des choses est donc inaccessible par la voie de l’empirisme, et ne peut être atteinte que grâce à la raison qui permet, de par sa capacité de penser des Idées, de passer du monde sensible au monde intelligible. L’univers du savoir serait donc un univers où les Idées correspondraient au réel. Afin de nous représenter cet état de l’être humain, le philosophe imagine une caverne, qui possède une entrée disposée en longueur et ouverte à la lumière. Au fond de cette grotte, on trouve des hommes immobilisés par des liens et qui sont donc, depuis leur enfance, contraints à ne regarder que la paroi de la caverne. Entre les prisonniers et l’entrée, on a construit un chemin bordé par un petit mur. En outre, derrière ce chemin, Platon place un feu sur une hauteur, disposé de telle sorte que sa lumière parvienne aux prisonniers. Enfin, il faut imaginer que des hommes passent derrière le petit mur, et portent avec eux des objets fabriqués représentant des hommes et des animaux. Les objets dépassent le mur. Les prisonniers ne peuvent donc observer que les ombres de ces objets projetées par le feu sur le fond de la caverne. Ainsi, ces hommes, qui sont depuis toute leur vie réduits dans cet état, ne peuvent que considérer comme vraies ces ombres. Il s’agit donc pour Platon de montrer que l’ombre est en réalité l’image d’une image, la déformation d’une déformation de la réalité. L’ombre est donc dans cette allégorie, l’image la plus illusoire, la plus éloignée de l’essence des choses. Ainsi, les prisonniers correspondent-ils aux hommes qui, à cause de leurs préjugés et de leurs sens, symbolisés ici par les liens, ont une perception illusoire de la réalité. L’ombre symbolise cet univers illusoire qui induit le sujet en erreur, sujet qui est donc dans les mains des marionnettistes de la caverne, qui correspondent selon Platon aux sophistes, mais aussi aux artistes. En effet, selon Platon, ce sont ces individus qui trompent les hommes puisqu’ils sont capables, tout comme les sens, de déformer la vision que nous avons du monde. L’ombre a donc acquis dès l’antiquité une signification symbolique très particulière en philosophie, qui nous présente cet élément comme trompeur et illusoire.
L’ombre est donc un élément intimement lié à notre perception du réel, perception qui est à la base de nombreuses théories picturales. Ainsi le Caravage développe au XVIème siècle la technique picturale du clair-obscur, qui prévoit l’usage d’une seule source lumineuse et qui se caractérise toujours par une volonté d’imiter et d’amplifier les jeux de lumière observables dans la nature. Il ne s’agit donc pas pour cet artiste de remettre en cause le réalisme de l’ombre mais au contraire de l’accentuer. Cet élément a donc toujours été l’un des facteurs déterminants en ce qui concerne l’authenticité de la représentation, puisque elle permet à la fois d’évoquer l’illusion dans le domaine de la philosophie, mais elle garantit également une impression de réalisme à l’œuvre qui la reproduit fidèlement.
Quelle est donc la place de l’ombre dans les arts post 45 ? En effet, les artistes de cette période se démarquent de par leur volonté de rompre avec les traditions artistiques précédentes. Quelle est donc l’impact de ces révolutions sur le statut de l’ombre ? N’y a-t-il pas des éléments, notamment en ce qui concerne la place de l’ombre dans le domaine de la perception du réel qui sont repris par ces plasticiens, et comment ces derniers vont ils les employer dans leurs œuvres ? Car si l’on constate que l’ombre conserve de nombreuses caractéristiques, les artistes après 45 accompagnent souvent ces éléments d’innovations artistiques qui se retrouvent dans la représentation des ombres, et qui permettent un renforcement du pouvoir significatif de leurs œuvres. Quels sont enfin les nouveaux sens que les artistes vont attribuer à l’ombre au XXème siècle ? Il s’agira également d’étudier quelles sont les significations philosophiques qui ont été introduites dans l’art post45.

L’ombre qui transforme, qui trompe

L’ombre qui trompe le spectateur : un élément à plusieurs niveaux d’interprétation.

L’ombre est, au sens physique, une zone sombre créée par un corps qui intercepte les rayons d’une source lumineuse. Il s’agit donc d’un élément qui n’est visible que sur une surface et qui reproduit généralement la silhouette de l’objet. Néanmoins, on constate que de nombreux éléments comme la forme de surface où est projetée l’ombre, ou la disposition des lumières conditionnent la forme de cet élément. De même, on constate que cet élément possède une propriété très particulière : celle de pouvoir se « fondre » avec d’autres éléments. Ainsi, des traditions comme les ombres chinoises s’appuient justement sur cette caractéristique afin de créer à partir de simples objets, des images totalement différentes. Cette pratique très ancienne, apparue en Chine ou en Inde, repose sur l’utilisation des doigts, des mains, mais aussi de marionnettes pour projeter des silhouettes sur une surface. Souvent on utilise ces images afin de mettre en scène une véritable pièce de théâtre, où les ombres jouent le rôle de personnages. Le théâtre d’ombres est donc une pratique qui a comme but de tromper la raison du spectateur et de stimuler son imagination. Les ombres chinoises sont donc une pratique qui se rapproche de la conception qu’a Platon de notre perception empirique du monde : ainsi, l’artiste est dans ce cas l’auteur de cette illusion, si bien que l’image de ces individus qui passent derrière le mur de la caverne et plus que jamais présente dans cette discipline. D’autre part, des plasticiens contemporains comme Christian Boltanski manifestent dans toutes leurs œuvres une volonté d’être considérés par le spectateur comme des menteurs, des illusionnistes. Ainsi, Boltanski affirme que « l’œuvre d’art doit interroger » le spectateur. Il s’agit donc d’une revendication totalement révolutionnaire dans le domaine artistique, revendication qui passe bien souvent par l’introduction d’ombres chinoises au sein des productions artistiques de cet artiste. En effet, dans son Théâtre d’Ombres de 1984, le plasticien crée une installation qui n’a comme but que de créer des ombres : pour cela, il confectionne de véritables marionnettes, qu’il fixe sur une structure métallique, et qu’il illumine grâce à quatre puissantes lampes. Ces dernières permettent de projeter des ombres sur les murs de la pièce. Enfin l’artiste place un ventilateur qui agite les silhouettes créées par cette installation.
Boltanski décide donc de s’inspirer du théâtre d’ombres, pratique qui fait généralement partie de la culture populaire, et parvient à l’élever au rang d’objet artistique. Le spectateur contemple des formes qui font inévitablement allusion aux jeux d’enfants à cause de la présence des marionnettes, mais nous pouvons constater que ces ombres ont en réalité un aspect monstrueux, qui nous éloigne de l’innocence de l’univers des enfants. Sous une apparence simple, naïve de ces ombres, se cache une signification beaucoup plus profonde de ces figures : ainsi les mouvements de ces silhouettes se transforment en une véritable danse macabre, danse qui veut rappeler le drame les massacres d’enfants dans les camps d’ extermination nazis au cours de la seconde guerre mondiale. La réelle signification de cette œuvre n’est accessible qu’après une étude de ces formes qui permet de dépasser l’apparente innocence du monde de l’enfance évoqué par le théâtre d’ombres pour arriver au thème de la mort. Ce monde illusoire semble d’ailleurs se caractériser par une fragilité, une fugacité très particulière : ainsi, si cette installation de Boltanski est très sobre et composée d’éléments très simples, la présence de silhouettes qui ne présentent aucun détail et donc aucun élément qui puisse le ramener à une existence réelle, plonge le spectateur dans un monde fragile, qui peut à tout moment être détruit. En effet, il suffirait d’éteindre les lampes pour que les ombres disparaissent. Boltanski parvient donc à évoquer un élément si dramatique sans passer pour autant par la mise en place d’une installation majestueuse. Ce coté fragile et éphémère de l’œuvre nous montre que l’artiste cherche à nous faire comprendre comment les enfants déportés ont du vivre la shoah. Il s’agit donc d’une installation qui cherche à nous décrire cet évènement dramatique sous un autre regard que celui auquel nous sommes habitués, c’est-à-dire le regard d’individus généralement ignorés dans l’histoire, alors que ce sont souvent les enfants qui vivent de façon la plus dramatique des évènements comme la shoah. Boltanski nous offre donc une vision nouvelle des camps d’extermination allemands, ce qui est caractéristique de son œuvre : en effet cet artiste se réfère souvent au monde de l’enfance, justement parce qu’il s’agit d’un univers généralement oublié par les historiens, comme on peut le voir dans l’installation Autel lycée Chases de 1984, où Boltanski place sur un podium fait de vieilles boites à biscuit des photographies d’élèves d’une ancienne classe de terminale d’un lycée juif.
L’ombre permet donc à Boltanski de tromper le spectateur, qui a tout d’abord l’impression d’observer un jeu d’enfants. En réalité leThéatre d’Ombres est une installation qui invite le spectateur à observer la shoah par le regard des enfants, un regard plus naïf, mais qui en même tant nous montre parfaitement le coté dramatique, monstrueux de cet évènement.

L’ombre : la représentation de l’illusion de la société contemporaine.

Un autre artiste qui a souvent repris l’ombre pour évoquer le thème de l’illusion est Bruno Perramant. Cet artiste s’intéresse surtout à exprimer sa vision du monde contemporain, un monde qui, selon ce plasticien, tend toujours plus à être monopolisé par les médias, si bien que désormais le regard du sujet est complètement conditionné par la société de consommation. Il s’agit donc pour l’artiste de nous présenter un autre point de vue, une autre interprétation de notre quotidien. Néanmoins, il ne faut pas interpréter le travail de Perramant comme une révolte vis-à-vis de notre société : en effet, ce dernier nous montre uniquement par ces œuvres comment la réalité est fragmentée par les médias, et il revendique d’ailleurs le fait que l’art est désormais intimement lié à ces « apparitions », « d’ombres » créées par le culte de l’image contemporain. Ainsi, lors de l’exposition Nouveaux Spectres en avril 2008 à la Villa Médicis, Bruno Perramant nous montre cette conception de la réalité en évoquant des figures mythologiques comme des spectres, mais aussi en reprenant l’allégorie de la caverne de Platon dans des œuvres comme le triptyque Le Sophiste. La caractéristique surprenante du panneau gauche de cette œuvre est le fait que l’artiste évoque l’allégorie de la caverne sans représenter des ombres : le plasticien a décidé de leur accorder une place prépondérante sans les représenter. En effet, dans cette œuvre, Perramant présente un couloir éclairé par une lumière située au fond de la galerie. L’artiste place le spectateur à l’autre extrémité de la galerie, si bien qu’il a l’impression d’être dans une partie de la toile qui baigne dans le noir. L’artiste affirme qu’il s’est inspiré d’une galerie située dans les sous-sols de la Villa, ce qui nous montre bien que Perramant reprend souvent dans ses œuvres des images de la réalité, qu’il transforme, comme s’il voulait nous raconter, nous décrire une vision. Dans ce cas, cette pièce fait allusion à l’allégorie de la caverne, mais une allégorie qui est ici renversée : ainsi, l’artiste cherche ici à représenter la lumière qui pénètre à l’entrée de la caverne. Le spectateur tourne donc le dos aux ombres qui seraient projetées sur le fond de la salle où nous nous trouvons. Le renversement consiste dans le fait que dans ce cas, le sujet qui n’est pas philosophe contemple la lumière, et non pas les ombres. Par conséquent le philosophe serait, lui, celui qui est tourné vers les ombres situées derrière le spectateur. Il s’agit donc de nous montrer que le philosophe, et donc l’artiste, est un individu désormais qui prête attention aux ombres, aux spectres de nos sociétés, contrairement au spectateur. Cette conception du philosophe est en complète opposition par rapport à celle que nous propose Platon : en effet, Perramant la renverse, tout d’abord parce que dans ce cas, cet artiste considère que le plasticien est un philosophe, alors que Platon considère que l’artiste est un sophiste, un menteur qui trompe les hommes afin de faire stagner autrui dans la nescience. De plus, le philosophe n’est pas ici un individu qui renonce à l’illusion, au contraire, il cherche ces ombres et s’en inspire afin de décrire, de raconter ses visions, visions qui ne sont pas pour autant des hallucinations vidées de sens, mais des intuitions qui permettent de mieux exprimer les impressions immédiates qu’a l’artiste de la société contemporaine. Le sujet qui n’est pas philosophe est donc celui qui n’est pas sensible à ces visions, et qui se borne donc à ne contempler que le coté réel des choses. On peut donc dire que ce tableau est une véritable explication de toute l’exposition de l’artiste : en effet, l’ensemble des œuvres présentées correspondent à un spectre vu par l’artiste, une intuition, une vision qu’il a eue à partir d’éléments réels.
Perramant est un artiste qui s’inspire très fortement de Rimbaud poète qui appartenait du mouvement de la bohème, de la fin du XIXème siècle début XX, qui défendait un art basé sur des intuitions de l’artiste, ce qui permettait de dépasser la soumission du monde à la raison.
Ainsi dans son œuvre Danse, Perramant représente t il un fantôme à deux têtes qui baignent dans le noir. Cette image correspond en réalité à deux statues emballées dans un drap blanc que l’artiste avait aperçu sur une place à Rome. Il refuse dans ce cas une soumission de l’objet à une analyse rationnelle, pour arriver à décrire l’intuition, la vision, qu’il a eue en observant ces deux statues. On peut enfin affirmer que Perramant se lance dans une véritable rénovation de l’image classique de la caverne platonicienne, puisque la structure qui joue le rôle de grotte est une galerie bâtie au XVIème siècle, mais qui est surtout construite par la main de l’homme. L’illusion est en conséquence, selon Perramant, un élément artificiel. La société contemporaine est donc le principal élément qui entraine la mise en place des ombres, des images que l’artiste doit percevoir et décrire.

Une ombre qui déforme la réalité

L’ombre est un élément capable d’évoquer l’illusion de la réalité, élément qui entraine la déformation de notre vision de la réalité à cause de nos sens et des préjugés du sujet. D’autres artistes vont aller encore plus loin, comme par exemple Francis Bacon. Cet artiste irlandais rejette toutes les traditions formelles de la peinture et se caractérise par un style violent, énergétique, et qui est marquée par une volonté de déformer la réalité en accentuant son caractère brutal et désordonné.Ainsi, l’artiste intègre aisément dans ses œuvres des ombres qui sont complètement décalées par rapport aux objets qui sont à son origine. Si l’illusion déforme la réalité au niveau de notre perception, l’ombre peut également évoquer une véritable destruction de la réalité. Ainsi, dans son œuvre Triptyque, Mai-Juin 1973, l’artiste représente, dans le panneau central une entrée à l’intérieur de laquelle on peut voir le visage d’un individu, tandis que dans l’arrière plan, on peut observer une ampoule branchée à des fils. La pièce où est situé le personnage est dans le noir, alors que la pièce où se trouve le spectateur est illuminée. Bacon veut ici évoquer la mort de George Dyer, un ami de l’artiste qui s’était suicidé en 1971, et plus particulièrement la violence et la souffrance de sa vie, de sa chute vers la dépression et vers la mort. Il s’agit ici d’une image violente, qui déforme profondément le visage de Dyer, à la fois au niveau des traits hypertrophiés, comme par exemple le nez ou la bouche du personnage représentés qu’au niveau des couleurs employées : l’artiste utilise majoritairement le noir, le rose, le rouge, mais aussi le bleu, cette palette crée une forte opposition entre couleurs chaudes et couleurs froides. D’autre part la présence d’une ampoule visible au milieu d’une pièce noire nous montre que l’obscurité dans laquelle est situé Dyer ne peut être déchirée par une lumière, ce qui met en valeur à la fois le caractère invincible de la mort et l’abandon qu’a subi ce personnage au cours de sa vie et qui l’a entrainé vers cette fin si violente. La déformation du réel est très présente dans le panneau central de ce triptyque notamment à cause de la volonté de Bacon de redoubler la violence de la vie de son ami. Cette distorsion de la réalité touche également l’ombre du personnage : en effet, on constate tout d’abord que celle-ci est projetée sur une partie illuminée du tableau, une ombre qui est également beaucoup plus vaste, plus imposante que le seul corps de Dyer. Il s’agit donc dans ce cas d’une ombre qui dépasse complètement la silhouette de Dyer, qui la transforme et qui l’amplifie. Ainsi, cette dernière est elle présentée comme une sorte de débordement de l’obscurité de la pièce noire, débordement qui semble vouloir fuir de l’obscurité de la pièce. Il ne s’agit donc pas d’une ombre calquée sur le corps du sujet, mais d’une ombre qui transforme complètement Dyer et qui le rend surnaturel, monstrueux.
L’artiste parvient donc en déformant cet élément, à rendre beaucoup plus inquiétante, plus sinistre l’atmosphère du tableau, et encore une fois à défaire toute convention qui puisse ramener cette œuvre à une représentation réaliste de Dyer. Le panneau central de Triptyque, Mai-Juin 1973 nous montre bien que la déformation de l’ombre permet de transformer radicalement notre perception du rapport objet-ombre, puisque à partir du visage de Dyer, Bacon parvient à créer une image totalement différente, qui déforme davantage son corps, et donc une partie de son identité. Cet élément transcende toutes les lois de l’optique, permet de redoubler la portée symbolique de l’œuvre, puisque on peut considérer que dans ce tableau l’ombre peut aller jusqu’à représenter l’âme de Dyer qui fuit son corps. Il ne s’agit plus d’un simple élément qui complète le sujet, mais au contraire, l’ombre est dans ce cas la pièce centrale de l’œuvre, qui joue le même rôle que l’image du personnage, et qui permet peut être, de par son manque de couleur et de détails, de mieux représenter la déformation et la disparition de l’identité de Dyer au cours de sa dépression puis de sa mort.

Le « moi » et l’autre.

L’ombre, un élément qui permet l’évocation de l’autre à partir du « moi-même »

L’ombre est également un élément qui est associé au dédoublement de la personne : ainsi, de très nombreux contes et romans mettent en scène une ombre « rebelle », capable de s’arracher de son propriétaire et de vivre une existence propre, comme on peut le voir dans Ombre d’Andersen, conte qui met en scène une ombre qui a su non seulement s’émanciper du joug de son propriétaire, mais aussi acquérir un corps propre, si bien que, à la fin de l’œuvre l’ombre parvient à épouser la fille du roi, et à mettre à mort son propre maitre, en l’accusant d’être un fou dangereux. Ce conte nous montre que le renversement des rapports de force entre ombre et sujet s’accompagne de la mise en place d’une seconde identité. Ainsi, durant Zero degrees, spectacle de danse de Akram khan et de Sidi Larbi Cherkaoui, présenté à Rome en 2007, les artistes ont dansé à plusieurs reprises avec leurs ombres, ce qui leur a permis de mettre en scène une multiplication d’eux-mêmes, et donc la réalisation d’un spectacle où le réel et l’illusion se mêlent. D’ailleurs, cette multiplication de danseurs a également entraîné une extension de la scène : en effet, les jeux de lumières ont permis à Akram Khan et à Sidi Larbi Cherkaoui de créer une infinité d’ombres, et dont certaines d’entre elles semblaient être très éloignées. La scène semblait beaucoup plus profonde que ce qu’elle n’était en réalité si bien que l’on peut affirmer que les artistes sont parvenus à mettre en scène un véritable all over grâce à la multiplication de leurs ombres. Les danseurs semblent exécuter une chorégraphie avec ces ombres, qui paraissent prendre vie, si bien que l’attention du spectateur est plus focalisée sur l’écran au fond de la scène que sur les artistes. Ce lien entre l’artiste et son ombre nous montre bien que celui-ci est capable de donner la vie à une ombre, mais cette dernière reste, dans des domaines comme la danse, toujours liée aux mouvements du sujet. Si la danse d’Akram Khan et de Sidi Labri Cherkaoui semble permettre la création d’une autre identité comme dans le conte d’Andersen, ce dernier ne peut toutefois totalement la rendre autonome. Il ne s’agit donc pour l’artiste de créer une autre identité, mais uniquement de former un clone dont l’existence dépend toujours du danseur. Pourtant, d’autres artistes, comme Francis Bacon, parviennent à dépasser ce lien entre objet et ombre. Dans triptyque en hommage à George Dyer, œuvre créée par Bacon après la mort de son ami Dyer, où l’artiste représente dans la partie droite de l’œuvre une image de cet homme placée au milieu de la représentation, image qui semble être déformée, tout comme le reste des éléments présents dans le tableau, l’ombre du personnage est donc elle-même transformée, si bien qu’elle semble être le reflet du sujet sur une table située au premier plan. L’ombre, qui se caractérise généralement par sa couleur noire, semble ici être capable de reproduire intégralement les traits de Georges Dyer. Cette représentation déformée du sujet, mais aussi l’utilisation de couleurs chaudes comme le rouge ou le noir, sont des éléments qui permettent à l’artiste de conférer une certaine énergie, une certaine instabilité au visage du personnage et à son ombre. En outre, le fait que Bacon ait décidé de renverser la projection de l’ombre, qui n’est pas ici représentée de façon symétrique par rapport au profil de Dyer semble permettre une véritable émancipation de cet élément vis-à-vis du personnage. Ainsi, le dédoublement du sujet se fait ici de façon encore plus marquée que chez Akram Khan, puisque l’artiste confère à l’ombre les mêmes attributs possédés par le sujet lui-même, si bien qu’il est en réalité impossible de comprendre laquelle des deux images est effectivement Dyer.
Une ombre dotée de tant de « force », semble donc pouvoir s’opposer au joug de son propriétaire, comme on peut le voir ici avec le renversement de la projection de cet élément sur la table. L’ombre représentée par Bacon n’est donc pas seulement ici une simple copie de l’individu, mais un alter ego capable de s’émanciper du profil de son maitre. Il ne s’agit donc plus de réplication du sujet comme chez Akram Khan, mais d’un individu à part entière créé à partir de la silhouette d’un autre. Les artistes d’après 1945 parviennent donc à utiliser l’ombre comme élément évocateur du dédoublement de l’individu, ce qui permet dans certains cas de multiplier la présence du sujet, mais aussi de mettre en scène un alter égo indépendant vis-à-vis de son maitre. L’ombre a donc permis à de nombreux artistes de créer, à partir d’un personnage, une autre identité, mais qui peut hériter des caractéristiques de l’individu.

L’ombre, un marqueur de notre présence dans le monde réel.

L’ombre est donc un élément qui permet d’évoquer l’autre à partir de notre propre identité, et qui bien souvent est associée au thème de l’illusion de par le fait qu’elle évoque le thème du double, thème qui par nature tend à refuser le réel. Néanmoins l’ombre est certainement un élément très caractéristique du réel : il s’agit en effet, comme le dit clément Rosset dans son Impressions fugitives, d’une « signature du réel garantissant son authenticité ». Si donc la présence de l’ombre évoque le surnaturel, son absence est également considérée comme anormale. Ainsi, la perception d’un objet doit nécessairement s’accompagner de la présence de doubles comme l’écho ou le reflet, sans quoi cet élément perd sa réalité et devient « fantomatique ».
Objet et ombre entretiennent donc un rapport très intime : le caractère réel de l’un dépend de la présence de l’autre, si bien que nous pouvons affirmer que l’élément matériel, son reflet, son écho et son ombre ne forment pas des présences distinctes, mais une seule présence composée de ces parties complémentaires. Un objet sans ombre ne peut donc prétendre être réel. L’existence de l’individu dépend donc de la présence de cet élément, sans lequel il ne peut nous démontrer le fait qu’il puisse interagir avec le monde.
De même, l’existence d’une ombre sans corps serait complètement paradoxale. Les artistes du XXème siècle peuvent donc exploiter cette caractéristique de l’ombre afin de jouer avec notre perception de la réalité. L’ombre est donc une véritable marque de la réalité, même si cette dernière n’a aucune consistance matérielle. Ainsi, le film M le maudit de Fritz Lang, sorti en 1931, reprend le thème de l’ombre et de l’identité personnelle, dans une scène à la cinquième minute du film. Cette œuvre nous raconte l’histoire d’un tueur en série allemand, qui a déjà tué plusieurs enfants, ravit une petite fille, Elsie Beckmann qui rentrait à la maison après l’école et la tue dans un bois. Ce nouveau meurtre plonge la population de la ville dans la psychose : ainsi, les gens se suspectent les uns les autres, souvent à cause de prétextes infondés, tandis que les dénonciations se multiplient. Les forces de polices sont quant à elles complètement débordées par les évènements et impuissantes : le tueur ne laisse aucune trace, malgré les nombreuses rafles organisées par les agents de police, si bien que personne ne sait quelle piste suivre. Néanmoins, les contrôles continus de la police gênent les intérêts des bandes criminelles. Ces dernières se lancent donc également dans la recherche du tueur. A la fin de l’œuvre, le tueur est trouvé par la pègre, qui tente de le lyncher. Néanmoins, un officier arrive à temps pour éviter le massacre. Le meurtrier est jugé par un tribunal et condamné à mort. La scène qui nous intéresse est celle du ravissement de la petite fille. L’artiste nous montre cet enfant en train de jouer à lancer et à faire rebondir sa balle contre une pancarte, pancarte qui indique la valeur de la rançon que la police propose en échange de toute observation concernant le tueur. L’ombre permet ici à Lang de maintenir secret le visage de l’assassin, de par le fait que cet élément ne permet au spectateur de ne voir que le profil, la silhouette de ce personnage. L’ombre semblerait donc permettre à Lang de ne donner aucune consistance, aucune matérialité à cet individu. Pourtant, les idées de Rosset s’appliquent ici parfaitement ; en effet, l’ombre annonce ici au spectateur, la présence d’un individu, sans passer par la représentation de son corps matériel. Le meurtrier est donc ici accompagné de ses impressions fugitives, c’est-à-dire de ces marques, de ces signatures de la réalité, sans pour autant aucune consistance, et donc sans aucune existence matérielle.
Lang inverse donc ici la perception classique qu’a normalement le sujet de l’autre : ainsi, dans la vie quotidienne, le sujet observe d’abord le corps de l’autre, puis son ombre, que le ce dernier considère comme étant un élément découlant inévitablement de la présence de cette structure matérielle. Dans ce cas, le cinéaste oblige le spectateur à n’observer que l’ombre du personnage. La perception d’autrui passe donc avant par la constatation de la présence de l’ombre. Ce fait nous montre qu’en réalité, la présence d’un objet ou d’un individu ne se limite pas seulement à la présence d’un corps matériel, mais aussi à la présence d’une série d’attributs, qui découlent d’interactions entre le corps et le monde. Il s’agit donc d’une vision qui nous montre parfaitement le fait que en réalité, le sujet ou l’objet, et leur ombre ne peuvent être considérés comme des éléments distincts, mais doivent être « regroupés » , pour former une unité, un tout. Mais Lang fait ici une véritable élévation de l’ombre : en effet, cette dernière est ici considérée non seulement comme un marqueur du corps de l’assassin, mais joue ci le rôle de représentant : en effet, la présence d’une voix off permet à l’ombre de prendre la place de l’assassin dans l’histoire, puisque cette dernière, semble prononcer les répliques de l’ombre. L’histoire peut donc parfaitement avancer, puisque l’ombre semble, pouvoir jouer le rôle de l’objet qui normalement domine sur cet élément. D’ailleurs, l’utilisation de cet élément permet de mettre en valeur les contrastes entre la petite fille et le tueur : ainsi, la déformation de l’ombre sur l’affiche à cause de la nature courbée de la surface sur laquelle cet élément est projeté renforce le coté monstrueux de ce personnage, aspect renforcé par le fait que, pour s’adresser à Elsie, l’ombre se penche, si bien que l’on comprend que, dans cette conversation, la petite fille est complètement dominée par son interlocuteur. La présence de l’ombre contribue à augmenter le suspense , puisqu’elle représente l’inconnu , le non dit , le non palpable, et en tant que tel accroit le sentiment de peur.
On peut donc dire que l’ombre peut être également un élément qui marque la présence de l’autre, mais aussi la présence de l’individu même. En outre, cette scène nous montre bien que l’ombre peut être liée à des éléments inquiétants, sinistres, voir macabres, rapprochement qui évoque la psychanalyse, thème très présent dans l’art du XXème siècle.

L’ombre et l’inconscient, le mystère.

L’évocation de l’ombre Jungienne

La psychanalyse est une discipline fondée par Sigmund Freud à la fin du XIXème siècle. Ce médecin affirmait que le psychisme de l’homme peut être divisé en deux forces : la conscience et l’inconscient. La conscience est un concept déjà introduit par des penseurs comme Descartes au XVIIème siècle. Cet élément, selon ces penseurs constituait entièrement notre identité personnelle, c’est-à-dire notre « je ». Pourtant, l’existence de la conscience ne suffit pas pour expliquer certains des phénomènes comme les lapsus et les tics, mais aussi maladies comme par exemple les névroses. Freud commence justement à développer le concept d’inconscient à partir de l’observation des symptômes observables chez les névrosés. Cette étude l’a d’ailleurs poussé à affirmer que « la conscience est une pauvre chose ».
Selon Freud, l’inconscient correspond à une entité psychique, indépendante de notre conscience, et qui obéit à ses propres règles. L’inconscient serait également le réservoir de nos pulsions et de nos désirs. Il conditionnerait donc notre conscience, puisque comme le dit Freud, « la conscience règne, mais ne gouverne pas ». Cette thèse est reprise par d’autres psychanalystes, notamment Gustav Jung. Ce dernier considérait que l’inconscient humain peut être représenter comme une ombre qui vit à l’intérieur de nous-mêmes, même si pour Jung, l’inconscient correspond à toutes les pulsions que le sujet refuse, refoule dans lui même, alors que pour Freud, cet élément « abrite » des pulsions qui parfois peuvent s’exprimer. L’ombre de Jung serait donc la part de nous même que nous avons refusée. Le film d’horreur Psycho d’Hitchcock nous décrit l’histoire d’une jeune femme, Marion, qui, après avoir volé 40000 dollars de la banque où elle travaille, fuit de Phoenix pour rejoindre son amant à Fairvale. Au cours du voyage, la protagoniste décide de se reposer dans un motel, situé sur une route nationale désormais abandonnée. Cet établissement est tenu par Norman Bates et par sa mère.
Avant d’aller se coucher Marion prend une douche. C’est à ce moment qu’apparait une silhouette noire, que successivement nous apprenons être la mère de Norman qui tue la jeune femme à coups de couteau. Norman horrifié par le meurtre, décide de cacher le corps de Marion dans un étang situé près du Motel. C’est à partir de là que débutent les recherches de la jeune femme. A la fin du film, le spectateur découvre qu’en réalité l’hôtelier, est atteint de schizophrénie : en effet, Norman est déchiré entre deux personnalités, c’est-à-dire la sienne et celle de sa mère. En outre, nous apprenons que sa mère a été assassinée depuis longtemps par son fils, car elle avait établi une relation amoureuse avec un homme, après que le père de Norman ne soit décédé. Le jeune homme n’a pas pu supporter cette présence, si bien qu’il n’a pas pu contrôler sa pulsion meurtrière. Néanmoins après ce matricide, Norman se sentait accablé par les remords et avait décidé, afin de dépasser ce traumatisme, de tenter de faire « revivre » sa mère dans son corps et de lui céder une partie de son existence. Son obsession l’a amené jusqu’ à imiter la personnalité de cette femme. Il est cependant important de remarquer que la deuxième identité personnelle développée par Norman ne peut correspondre à celle de sa mère : il doit s’agir en effet d’une vision déformée par la perversité et les pulsions de cet homme. En effet, l’identité de la mère présente dans Norman est une femme qui a hérité des mêmes pulsions que celles du jeune homme. Cette dernière ne peut donc supporter que son fils soit attiré par une autre femme. L’ombre de Jung est donc un élément très présent dans cette œuvre : en effet, Norman est présenté comme un personnage incapable de refouler l’ombre Jungienne, si bien que ses pulsions ne se sont pas seulement violement manifestées au moment du meurtre de sa mère, mais également à cause du développement d’une autre identité complètement pervertie par l’Ombre de Norman, Ombre qui rabat désormais son désir de destruction sur les femmes qui attirent sexuellement le jeune homme. Hitchcock accorde une particulière attention à l’Ombre de Norman au moment du meurtre de Marion dans la salle de bain : le corps de Norman est tout d’abord indiscernable à cause de la présence du rideau de la douche, si bien que l’on ne peut observer que la porte qui s’ouvre. Néanmoins, au fur et à mesure que le tueur s’approche de Marion, sa silhouette devient toujours plus nette. C’est au moment où le meurtrier tire le rideau que l’Ombre est complètement visible.
Cette image est rendue possible par le fait que Norman -ou plutôt sa mère- est vêtue d’un imperméable noir, si bien qu’il est impossible de la reconnaitre. Cet individu baigne entièrement dans le noir, malgré le fait que la pièce soit complètement illuminée. Cette mise en scène permet au cinéaste de maintenir vif le « suspens » de la scène, mais il décide, ici, d’utiliser une méthode très particulière, qui arrive véritablement à remettre en cause le coté naturel du meurtrier : en effet, l’artiste décide de nous cacher l’identité de l’assassin dans d’autres scènes du film, en donnant l’impression que les traits du meurtrier se sont complètement effacés de son visage, malgré la clarté de la scène. Hitchcock nous présente donc un meurtrier presque surnaturel, qui fait inévitablement référence à l’ombre Jungienne. L’ombre est donc ici matérialisée puisque elle prend le contrôle du corps de Norman.
Néanmoins, il s’agit de l’Ombre de la « mère » de Norman : en effet, il ne s’agit pas dans cette scène de l’expression des pulsions du jeune homme, qui était au contraire attiré par la beauté de Marion, mais de celles de la seconde identité personnelle présente dans le corps de l’hôtelier, identité qui ne peut freiner son désir de tuer toute personne qui tente de séduire son « fils ». Ce fait permet de mettre en valeur un contraste entre la victime et Norman, puisque la jeune femme est complètement visible, nue et donc exposée à son meurtrier, alors que ce dernier est recouvert par son imperméable noir. Afin de mettre en valeur le coté majestueux, terrifiant, Hitchcock effectue un gros plan en contre plongée sur la tête complètement enveloppée dans l’imperméable noir de Norman. Marion est présentée comme totalement impuissante face aux coups de Madame Bates, et ne peut que s’opposer vainement à la furie de son tueur.
La violence de la scène est redoublée par la musique de cette scène, travaillée par Bernard Hermann, musicien américain. Il s’agit d’un concert composé d’instruments à cordes. Elle se caractérise par un rythme très soutenu, presque frénétique, qui augmente considérablement la tension de l’atmosphère de cette scène. A cela s’ajoute également une utilisation récurrente des sautes introduits à cette époque par le cinéma français de la nouvelle vague, ce qui rend encore plus précipiteux, plus violents les coups portés par l’ombre : en effet ces sautes permettent d’alterner l’image, le « visage » de l’ombre qui semble être impassible, puisqu’il ne présente aucun caractère qui puisse nous faire deviner ses sentiments, et celui de Marion, qui est clairement marqué par le désespoir et la douleur qu’éprouve la jeune femme. Hitchcock fait donc ici un travail très particulier en ce qui concerne la mise en scène du meurtre commis par Madame Bates, puisque la violence des pulsions de Norman ne sont pas évoquées de façon explicite, par l’intermédiaire d’images crues, mais est uniquement suggérée grâce à ce rythme tendu et à cette présence matérialisée de l’ombre de la personnalité pervertie de la mère dans le corps de Norman. L’ombre n’est donc pas évoquée en respectant sa définition première, mais l’artiste décide d’en représenter directement sa signification dans le domaine de la psychanalyse. L’ombre a donc acquis au XXème siècle, la capacité de représenter dans l’art la face cachée, le coté noir du sujet.

L’ombre, l’évocation de la « face cachée » de la société

L’ombre est un élément qui permet d’évoquer notre inconscient, nos pulsions refoulées, à l’image de l’Ombre Jungienne. Néanmoins, le sujet n’est pas le seul élément qui possède une « face cachée ». Ainsi, Gregory Crewdson, photographe américain de la seconde moitié du XXème siècle, réalise de gigantesques mises en scènes photographiques, dans des studios ou dans les rues, qui lui permettent de plonger le spectateur dans un univers fantastique qui renvoie aux mystères de nos sociétés. En effet, Crewdson oppose dans ses œuvres l’aspect banal, simple du quotidien, à toute une série d’éléments mystérieux présents dans la vie de tous les jours. En conséquent l’œuvre de ce photographe permet en quelque sorte d’évoquer un « inconscient » social, c’est-à-dire tout un monde parallèle que l’individu ignore. La représentation de cette face cachée du quotidien se fait ici de façon métaphorique. Ainsi, ce plasticien met en scène des situations où le fantastique et le banal s’entremêlent. Par exemple dans son œuvre Boy with hand in drain réalisée en 2001, nous pouvons observer que l’artiste photographie une véritable section d’une maison. Ainsi, il met en scène dans la partie supérieure de la photographie, une salle de bain qui ne présente en apparence aucune particularité. Néanmoins, on constate que au centre du premier plan, Crewdson place un individu qui plonge son bras dans le sol de la pièce. Sa main pénètre dans les fondations de cette même salle où sont présents les piliers de soutien et les différentes canalisations de la maison. L’artiste oppose donc la partie supérieure de cette mise en scène, qui se caractérise par la présence d’éléments typiques de la vie courante, à la partie inférieure de la photographie, où l’artiste place les différents éléments généralement à l’abri du regard du sujet. Ainsi, l’artiste met en valeur le contraste entre ces deux zones, en nous montrant une salle de bain éclairée par un rayon de lumière provenant de la fenêtre, rayon qui va frapper directement l’homme présent au milieu de l’œuvre. Au contraire, la partie cachée de la maison n’est que illuminée au niveau de l’arrière plan. D’ailleurs cette opposition est encore plus visible à cause de la présence du bras de l’individu dans les fondations, bras qui est beaucoup plus lumineux par rapport au reste de cette partie de l’œuvre, ce qui accentue le coté surréel. La partie inférieure de la photographie correspond donc à l’ombre de la maison, sa face cachée, que le sujet n’explore que rarement. L’artiste nous montre donc que la partie obscure de notre quotidien est en réalité beaucoup plus présente que ce que nous pouvons imaginer. Le contraste entre la zone dans l’ombre et la partie illuminée se fait également à cause de l’opposition de l’organisation entre ces deux régions : ainsi, si la salle de bain est parfaitement ordonnée et correspond totalement aux clichés d’une maison à « l’occidentale », en revanche la partie cachée de la maison est ici présentée comme un endroit sale et complètement privé de tout élément esthétique. L’ombre permet donc ici de mettre en valeur, de par son contraste avec la partie supérieure de la pièce, le fait que une grande partie de notre quotidien échappe complètement à notre contrôle. En effet, l’homme situé au centre de cette œuvre semble vouloir drainer les poussières présentes dans les fondations, mais on constate que ces déchets sont présents en quantité trop importante, si bien que cette tentative se révèle être vaine. L’ombre de notre quotidien est donc représenté ici comme un élément omniprésent, qui nous hante, et que l’on ne peut vaincre, mais qui est le pilier qui soutient toutes nos objets habituels, notre vie de tous les jours. D’ailleurs, l’utilisation d’une photographie à la chambre grand format (20x25), nous montre que l’artiste désire mettre en valeur les détails et le réalisme de cette scène, mais oppose à cela le bras illuminé de façon surnaturelle, qui permet l’intrusion dans cette œuvre apparemment réaliste d’un élément presque fantastique. L’utilisation de l’ombre permet donc ici d’insérer dans cette œuvre une atmosphère angoissante, qui remet donc en cause notre sentiment de sureté, de tranquillité évoqué par le thème de la maison, et plus précisément d’un endroit comme la salle de bain qui peut en quelque sorte symboliser un lieu de purification pour le sujet. L’ombre permet donc à Crewdson de nous montrer que même dans le plus intime de notre vie se cache une partie inconnue, inconsciente, dans l’ombre.

Conclusion

L’ombre est au XXème siècle l’héritière des traditions artistiques et philosophiques qui conçoivent l’ombre comme un élément qui se rapporte à la fois à une authenticité de l’image représentée, mais aussi au monde du sensible et de l’illusion dans une conception platonicienne. Les artistes de cette période reprennent donc ces éléments et peuvent les utiliser afin de bouleverser les règles artistiques. Ainsi Perramant et Boltanski reprennent le thème de l’illusion de l’ombre, l’un pour revendiquer un philosophe proche de l’illusion, l’autre pour défendre un art qui interroge. En outre, l’ombre a désormais acquis de nouvelles significations artistiques, comme par exemple sa capacité d’évoquer l’inconscient, le mal, le mystère mais aussi l’existence d’une autre identité avec laquelle nous pouvons interagir dans l’œuvre d’art, comme dans le spectacle Zero degrees de Akram khan et de Sidi Larbi Cherkaoui, qui dansent avec leur ombre. L’ombre est un élément qui a connu de profondes transformations en ce qui concerne la portée symbolique que l’artiste lui attribue et dans la manière dont celle-ci est présentée par le plasticien. L’ombre n’est donc plus dans l’art contemporain un élément secondaire, puisque cette dernière ne fait plus qu’accompagner l’objet représenté, mais joue un rôle essentiel dans l’œuvre d’art, puisque dans des œuvres comme théâtre d’ombres l’attention du spectateur est entièrement focalisée sur cet élément.
Le refus de la conception platonicienne de l’ombre nous montre que désormais les plasticiens après 1945 ont abandonné la conception classique de l’art, mais ne refusent pas pour autant d’assumer leur héritage artistique, si bien que l’on peut considérer que la reprise de l’allégorie de la caverne par Boltanski pousse le spectateur à rechercher dans notre passé culturel la signification de son travail. Cet élément nous montre bien que l’évolution de la place de l’ombre suit les transformations des pensées artistiques, qui tendent toujours plus à intégrer dans leurs œuvres, malgré un rapport dialectique incontesté entre les mouvements artistiques, un fragment, une citation, du monde passé.

Dossier Bac 2008. L’architecture contemporaine dans le milieu ancien

Sommaire

Introduction
La nécessité d’un nouvel aménagement
I. L’architecture contemporaine s’oppose à l’antique
1. Le contraste au niveau de la ville
2. Les nouveaux matériaux et enjeux
3. La recherche de l’utile
4. Les polémiques
II. La volonté d’intégrer l’architecture contemporaine à l’ancien
1. Approche historique
2. La valorisation technique du passé
a) Les matériaux
b) Les formes

Introduction

La différence entre l’architecture moderne et celle contemporaine est nette. En effet, la deuxième semble bien naître en réaction à la première, surtout en ce qui concerne le rapport à l’histoire. Dans les années vingt, avec la naissance de l’école allemande Bauhaus en 1919, une nouvelle idée de l’architecture s’impose : cette dernière ne doit faire aucune référence au passé mais au contraire, une volonté de nouveau, de rupture et donc de retour à l’original est privilégiée. Ainsi, cette période qui s’étend jusqu’aux années soixante cherche de nouvelles formes, simples, nettes, géométriques, et bannit tout ornement considéré comme inutile, pourtant très apprécié dans les siècles précédents. L’architecture moderne se base sur le fonctionnalisme, sur cette idée que la fonction qu’occupera le futur bâtiment doit être une sorte de guide pour la construction. Les travaux de Le Corbusier sont bien l’exemple de cette recherche de l’utilité ainsi que de la simplicité associée à des formes standardisées. Sa Villa Savoye ou la Cité Radieuse se caractérisent par ces formes définies, simples, toutes étudiées afin de remplir une fonction précise. Au contraire, l’architecture contemporaine s’oppose à celle moderne dans la mesure où elle est soucieuse du passé, elle préfère rénover, recréer à partir du passé. D’ailleurs, suite à la guerre, les villes n’ont-elles pas eu le besoin d’être recrées tout en maintenant leur valeur historique ? Les architectes contemporains choisissent de retrouver et de revaloriser le passé même s’ils sentent le besoin de faire intervenir dans leurs constructions quelques nouveautés pour ne point rester ancrés dans le passé.
Ainsi, nous devons affronter cette problématique ancien/moderne puisque naissent des questions telles : comment continuer le passé sous de formes nouvelles ? comment sauvegarder l’héritage architectural et urbain sans figer la créativité ni le développement des villes ? Nous pouvons considérer avant tout l’architecture contemporaine comme une architecture de la continuité, d’une part car elle se soucie du passé, d’autre part, car elle est toujours plus confrontée au concept de développement durable qui suppose une durabilité du bâtiment. Il sera nécessaire de considérer comment aujourd’hui les architectes mettent en place des techniques afin de répondre à des besoins éthiques croissants tout en favorisant la permanence de l’ancien. L’architecture contemporaine prend donc ses distances par rapport à celle moderne en éliminant les formes standardisées très répandues auparavant, en s’éloignant du fonctionnalisme et ainsi en cherchant des formes plus esthétisantes, et en réintroduisant l’ornemental aux constructions, comme c’était le cas dans l’architecture du passé, celle antique ou baroque par exemple. Cependant, les constructions contemporaines doivent tenir compte des nouveaux besoins de la société, des nouvelles perspectives telles le développement durable ainsi que de l’évolution technologique qui offre aux architectes de nouveaux outils pour construire.
D’ailleurs, depuis le XXème siècle de nouveaux matériaux ont été introduits en architecture, tels le verre, le béton armé et le fer, s’ajoutant à ceux plus classiques comme le marbre, le bois, la brique, la pierre. C’est pourquoi l’architecture moderne a suscité des critiques par les nouveautés introduites, mais celle contemporaine peut être considérée comme une question plus délicate puisqu’un rapport à l’antique, à ce qui existe déjà, est présent, d’où la difficulté de juger si ces nouvelles constructions peuvent intégrer, voire substituer le tissu urbain déjà existant, malgré les matériaux utilisés. Par exemple, le centre Georges Pompidou construit dans les années 70 se situe dans le centre ville parisien et se détache nettement du contexte ancien dans lequel il a été placé, et encore aujourd’hui les critiques sont vives, signe qu’il n’est point facile d’intégrer une nouveauté dans une ville historique et d’y habituer les habitants. Cette démarche reste quand même une exception dans la mesure où est présent un certain esprit du modernisme. L’architecture contemporaine semble donc à première vue s’opposer à la substance historique par le fait qu’elle doit évoluer en termes de matériaux, d’enjeux, mais nous pouvons quand même considérer lors d’une étude plus approfondie qu’un véritable souci du passé est présent.
Les villes, étant constamment confrontées à des enjeux de tout type, quels choix adopter pour les constructions actuelles ? Comment l’architecture contemporaine s’intègre-t-elle dans l’antique ?
Dans cette analyse nous tendrons compte de trois bâtiments contemporains : l’Ara Pacis de Richard Meier situé dans le cœur historique de Rome, la pyramide du Louvre de l’architecte Ieoh Ming Pei à Paris, et la coupole du Reichstag projetée par Norman Foster à Berlin. Nous remarquerons premièrement que ces œuvres de l’architecture contemporaine s’opposent avec le passé, avec leur entourage historique, mais que cependant ces constructions cherchent à s’intègrer harmonieusement dans la substance historique de leurs villes et donc qu’un souci au passé est toujours présent.
Ainsi, nous parviendrons à définir le travail des architectes contemporains lorsqu’il s’agit de construire dans des villes où les habitants sont très attachés à leur histoire et dans lesquelles sont remis en question les travaux architecturaux accomplis auparavant.

La nécessité d’un nouvel aménagement

Ces trois œuvres architecturales d’époque contemporaine ont toutes été projetées dans une logique de renouveau, c’est-à-dire qu’elles devaient remplacer une structure qui avait était détruite ou tout simplement déménagée du lieu dans lequel elles se trouvent. Il sera donc nécessaire de présenter avant tout le contexte historique dans lequel ont eu lieu ces projets et analyser l’évolution architecturale des bâtiments anciens jusqu’à la période de leur rénovation.
Pour ce qui concerne le Louvre, celui-ci en 1973 devient le musée de la nation, d’où la nécessité rapide d’agrandir sa superficie afin d’accueillir les collections en augmentation. Cet élargissement concerne d’abord l’intérieur du bâtiment, et en même temps la cour Carrée est acquise au Louvre, mais le problème de l’espace suffisant pour un musée si importante persiste. C’est en 1981 que François Mitterrand, à l’époque président de la République, décide de transformer ultérieurement le Louvre : l’entrée principale du musée est resituée dans la cour Napoléon puisque les collections sont recentrées autour de cette cour et un certain espace est récupéré pour l’agrandissement du musée. Ainsi, l’idée est que l’accès doit désormais être clairement indiqué pour faciliter l’orientation des visiteurs. La cour Napoléon, qui à l’époque était occupée par un espace vert, est libérée pour un nouvel aménagement qui sera confié à l’architecte chinois Ieoh Ming Pei. L’idée qui en ressort est qu’il faut créer un musée moderne qui ne provoque pas de contraste avec l’entourage historique et culturel de la ville, et la pyramide qui va se trouver au centre de la cour est donc le projet de cet architecte. Elle s’élève à 21 mètres sur une base carré de 35,50 mètres et autour de celle-ci sont placées trois pyramides de taille beaucoup plus réduite.
L’aspect de la cour avant la construction de la pyramide et avant même l’aménagement qui a précédé l’œuvre de Pei.
L’aménagement de la cour avec au centre la pyramide de l’architecte sino-américain.
Pour ce qui concerne l’Ara Pacis, son histoire date depuis longtemps, depuis le premier siècle avant JC. En effet, l’Ara Pacis Augustae est un petit enclos sacrificiel de dix mètres sur onze, en marbre blanc, orné de sculptures représentant notamment l’empereur Octave Auguste et la familles impériale accomplissant des rites religieux. Les décorations sont d’ailleurs un exemple de sculpture classique. En 1937, Mussolini a fait reconstruire près du Tibre cet édifice qui à l’origine se trouvait sur le Champ de Mars puisque dans la zone choisie se trouvait déjà le Mausolée d’Auguste. Cependant, la construction accomplie dans ces années se révéla un désastre puisque il n’y avait pas eu le souci de conserver le vieux monument ; la structure en forme d’énorme serre en verre et fer a endommagé le marbre par le climat et la pollution. C’est pendant les années 90 que l’idée d’une modification est née, en confiant le projet à l’architecte américain Richard Meier afin de créer une structure qui puisse s’intégrer à son environnement tout en sauvegardant l’Ara Pacis.
La structure réalisée par Morpurgo dans les années 30 qui a ensuite été remplacée car le souci du maintien de l’Ara Pacis était absent.
Le projet de Richard Meier pour le nouvel aménagement de la zone qui a été terminé en 2006 et qui a remplacé la structure plus ancienne.
A Berlin, le monument du Reichstag a lui aussi connu une longue évolution, surtout dans la période des guerres mondiales où il a été endommagé plusieurs fois. Suite à l’incendie de 1933 du bâtiment, et aux autres endommagements qu’il a subis, le Reichstag est rénové, mais l’intervention la plus spectaculaire dans une logique architecturale est la coupole moderne projetée par Norman Foster en 1995, qui devait remplacer celle qui avait été détruite les décennies précédentes et qui représente une nouveauté dans la structure générale du bâtiment où siège le Bundestag, le gouvernement allemand.
Le bâtiment du Reichstag avec la coupole ancienne détruite pendant la Seconde Guerre mondiale.
Le bâtiment du Reichstag est quasiment le même sauf pour la coupole qui a été reconstruite en verre et acier par Foster.

L’architecture contemporaine s’oppose à l’antique

Si, d’un coté, il y a nécessité d’intégrer totalement le nouveau bâtiment au contexte historique dans lequel il est placé, d’autre coté, les architectes doivent faire face à l’évolution de l’architecture en soi qui suppose par exemple l’utilisation de nouveaux matériaux, et aux nouveaux enjeux qui s’imposent dans notre société actuelle. D’ailleurs, à première vue, les constructions contemporaines que nous allons étudier semblent se détacher de leur environnement architectural plus que de s’y intégrer. Et ce contraste entre ancien et moderne est d’autant plus net qu’il y a des débats autour de ces constructions nouvelles, signe qu’un détachement avec le passé et une nouveauté dans la ville sont difficilement acceptés par les habitants, et que ces bâtiments ne sont pas parvenus à s’intégrer totalement dans la substance historique.

Le contraste au niveau de la ville

Tout d’abord, nous pouvons constater le contraste net qui se crée entre ces œuvres architecturales et leur entourage, dans le cas de nos exemples, imprégné d’histoire. Même si une volonté de reprendre le passé et donc de s’imposer le moins possible à ce qui existe déjà s’impose, comme dans toute architecture suivant la logique contemporaine, un détachement est indispensable. Prenons ces trois bâtiments à l’échelle de la ville, voire du quartier : ils marquent une certaine rupture avec le reste de la ville.
Pour ce qui concerne la pyramide du Louvre, celle-ci empêche de voir le bâtiment d’origine dans sa totalité et coupe la perspective qui allait auparavant de la cour Carrée à l’Arc de triomphe de l’Etoile. D’ailleurs, cette perspective n’était pas dans les projets initiaux du Louvre dans la mesure où la cour était fermée en direction de la Concorde par le palais des Tuileries jusqu’en 1882, lorsqu’il a été détruit. Dans le cas de cette pyramide celle-ci se présente donc comme un élément de rupture dans le grand axe de la ville et se place bien au milieu des palais datant de l’époque classique.
La pyramide du Louvre se détache sur le grand axe de Paris.
Dans le cas de l’Ara Pacis, le bâtiment construit par Richard Meier se détache de ce contexte en s’y imposant en quelque sorte surtout par le fait qu’il englobe la structure et l’Ara déjà existantes. L’idée serait que l’architecture contemporaine parviendrait à englober celle ancienne, comme ici cette construction parvient à contenir l’histoire à son intérieur. En effet, cette construction attire immédiatement l’œil, d’une part par ses dimensions importantes qui se présentent comme une nouveauté pour Rome, et d’autre part, par la couleur blanche de la nouvelle structure, choisie afin de s’intégrer le plus possible avec l’atmosphère romaine mais qui pourtant s’y détache. A une échelle plus grande, l’œuvre de Meier est en contraste avec l’organisation et les bâtiments de son entourage puisque la place Augusto Imperatore se trouve désormais réaménagée et « fermée », c’est-à-dire que la possibilité d’ouvrir la place vers le Tibre n’a pas été tenue en compte et effectuée. L’Ara Pacis devient donc un « quatrième » mur de la place, en se présentant comme une limite pour la continuité d’un axe de la ville. Nous retrouvons ici une certaine similitude avec la pyramide du Louvre qui, elle aussi, s’impose dans un axe de la ville. De même, la barrière en acier et verre que représentent les murs de la structure séparent visiblement l’ancienne structure du fleuve.
Plan de l’Ara Pacis et de la place Augusto Imperatore montrant bien cette rupture de la nouvelle structure avec son environnement historique, et la “barrière” entre les constructions ancienne est le fleuve.
La nouvelle coupole du Reichstag marque elle aussi une rupture avec ce qui l’entoure, même si le contraste semble être moins net. En effet, le bâtiment dans lequel siège le gouvernement allemand, si observé d’en dessous, ne laisse entrevoir qu’une partie de la coupole qui se trouve sur le toit du Reichstag, en limitant cette impression de rupture totale avec le contexte, notamment par la position dans laquelle a été placée la coupole. De plus, la taille de cette œuvre architecturale n’est point dominante par rapport au reste du bâtiment, en s’imposant ainsi de manière plus atténuée par rapport aux deux autres constructions analysées. Néanmoins, dans une vision plus élevée et plus générale, cette coupole suscite tout de suite l’attention par les nouveautés introduites par l’architecte, tels les matériaux, qui s’opposent à l’ancienne structure datant de 1894.
Vue aérienne du palais du Reichstag qui montre bien le contraste de la coupole moderne avec le bâtiment plus ancien et tout son entourage.

Les nouveaux matériaux et enjeux

Un autre élément qui marque indubitablement un détachement de ces constructions par rapport à la substance historique est l’utilisation croissante de nouveaux matériaux, qui permettent ainsi une nouveauté dans leur utilisation ainsi que dans leur fin. Bien que ceux utilisés auparavant soient encore adoptés dans les bâtiments d’aujourd’hui, comme le marbre, le bois, la pierre par exemple, d’autres ont été introduits depuis le début du XXème siècle, tels le verre, l’acier et le béton armé. L’utilisation des matériaux dans l’architecture a changé, autrement dit les architectes ont commencé de même à rechercher la légèreté du bâtiment, des formes toujours plus esthétisantes et difficiles à entreprendre, une approche différente vis-à-vis de ce que doit être une œuvre architecturale. Par exemple, dans la période classique ou néo-classique, les architectes privilégiaient la mesure et la régularité alors qu’aujourd’hui nous pouvons trouver tout type de forme, ainsi en est l’exemple du Guggenheim de Bilbao qui présente un toit en quelque sorte désordonné, observé par une multiplicité de points de vue. D’ailleurs, c’est bien cette technique qui nous renvoie à une idée d’éclatement des sens et qui a été utilisée dans le déconstructionnisme, courant contemporain qui visait à cette impression de pluralité des sens, à présenter quelque chose qui semblait s’écrouler. Ainsi, nous pouvons considérer que ces nouveaux matériaux se détachent de l’histoire, d’une part car ils ont été introduits depuis un siècle voire depuis plus brièvement, et d’autre part car ils permettent de nouvelles approches qui n’étaient possibles auparavant, signe d’un certain contraste. De plus, dans la mesure où nous sommes toujours plus confrontés au concept de développement durable, les architectes optent pour ces matériaux qui permettent aux constructions de réduire leur pollution et de favoriser progressivement la mise en place d’une ville durable. Une étude sur ces nouvelles technologies et sur les nouveaux enjeux sera donc nécessaire afin de comprendre que l’architecture contemporaine, même si intégrée dans un contexte ancien qui ne se souciait de ce problème, se détache des bâtiments plus anciens par son approche écologique. Ce qui lie les trois œuvres que nous sommes en train d’analyser sont bien les matériaux utilisés. Celui qui domine est le verre, un des plus utilisés dans l’architecture contemporaine, caractérisé par sa transparence et sa légèreté. En effet, la fin dans l’utilisation de ce matériau est bien la recherche d’une certaine dissimulation du nouveau bâtiment avec son entourage, même si le contraste demeure évident. De même, nous retrouvons dans ces constructions la vaste utilisation de l’acier, lui aussi matériau qui a été adopté d’une manière à représenter une certaine légèreté, et qui compose la structure principale de ces bâtiments, c’est-à-dire qu’il constitue leur forme.
La pyramide du Louvre est composée de ces deux matériaux les plus caractéristiques de l’architecture contemporaine. Leur choix est dû par la volonté d’intégrer cette œuvre dans son environnement historique, ce qui porta donc l’architecte chinois Pei à les adopter afin de parvenir à édifier une structure élégante, légère , en rupture « respectueuse » avec les matériaux traditionnels du Louvre. Ici nous remarquons bien qu’il y a un certain contraste avec les matériaux du passé. Le verre est spécialement conçu pour que le monument laisse passer une lumière abondante et résiste aux changements climatiques, ce dernier but étant permis par des mesures technologiques pas possibles auparavant. De plus, le verre a aussi été utilisé pour les trois pyramides secondaires qui, elles aussi, ont cette fonction de faire diffuser la lumière afin de limiter l’utilisation de la lumière artificielle. Elles éclairent les passages qui donnent directement accès aux trois « régions » du musée dans lesquelles les collections sont réparties.
L’acier est adopté pour la structure principale et se détache nettement des autres matériaux plus classiques utilisés dans les bâtiments anciens. En effet, l’acier forme la pyramide et divise les parois de celle-ci en de nombreux triangles qui sont recouverts du verre.
Détail de la pyramide du Louvre où sont bien évidents les matériaux utilisés.
Pour ce qui concerne la structure construite autour de l’Ara Pacis, nous retrouvons aussi les matériaux de la pyramide parisienne mais utilisés sous certains aspects de manière différente. Tout d’abord, au revêtement en pierre de cette nouvelle structure s’ajoutent des panneaux en verre recyclé et en acier qui composent les parois du monument et qui ont pour fonction de permettre l’éclairage grâce à ses grandes dimensions, c’est-à-dire des panneaux dont la taille n’avait jamais été utilisée jusqu’à présent en Italie. Ici nous pouvons bien remarquer l’introduction d’une nouveauté, d’une technique innovante qui est en contraste avec celles anciennes qui tout d’abord n’utilisaient pas le verre, et que si elles l’adoptaient, ce n’était que modérément car d’autres matériaux étaient privilégiés. Au verre utilisé sont ajoutés des matériaux et des technologies qui permettent d’ « autonettoyer » celui-ci dès lors que les agents atmosphériques causent une réaction à ces matériaux technologiques. De plus, la manière dont est utilisé le verre permet de filtrer les rayons lumineux afin d’éviter l’endommagement de l’œuvre à l’intérieur et de réguler la lumière de la salle. Tout a été étudié jusqu’à la limite des possibilités techniques actuelles afin d’inscrire cette nouvelle construction dans un contexte éthique et écologique. Toujours pour favoriser cette logique, même le complexe d’installation de climatisation est soucieuse de l’atmosphère, il est le plus discret possible par rapport à l’architecture environnante et permet en même temps la stabilisation de la température et une économie d’énergie considérable car le système ne climatise que les volumes où les visiteurs sont présents.
L’utilisation de l’acier permet donc de fixer ces panneaux en verre qui favorisent la lumière naturelle par la transparence du matériel et auxquels des interventions technologiques sont tout à fait possibles afin de respecter l’environnement. Tout ceci s’oppose nettement à l’ancien dans la mesure où ces techniques ont été introduites progressivement depuis la moitié du XXème siècle et les matériaux nouveaux sont en contraste avec les bâtiments de l’entourage mais aussi avec ceux de l’Ara Pacis se trouvant à l’intérieur de la structure contemporaine.
Détail d’une façade de la nouvelle structure de l’Ara Pacis sur laquelle sont visibles les nouveaux matériaux et le nouvelles techniques utilisés.
La coupole du Reichstag elle aussi se détache du contexte historique par ses matériaux et sa recherche d’économie d’énergie. En effet, même ici nous retrouvons le verre et l’acier qui composent la totalité de la coupole. Le verre domine presque entièrement alors que l’acier est utilisé de manière plus atténuée puisqu’il permet la forme de la coupole par son application en spirale. La combinaison de ces deux matériaux est très appréciée dans l’architecture contemporaine, comme nous pouvons le constater dans toutes les œuvres de Norman Foster mais aussi dans le centre Pompidou qui se détache de son contexte par son innovation dans l’utilisation des matériaux. Au contraire, auparavant la pierre était privilégiée puisque le verre et l’acier donnaient l’idée de se trouver face à une usine ; il suffit de noter toutes les polémiques et le scandale qu’il y a eu autour du Crystal Palace en 1851 pour les matériaux utilisés et les nouveautés introduites en termes d’aménagement de l’espace. Le bâtiment du Reichstag est équipé de technologies respectant l’environnement et économisant les ressources énergétiques, et ce concept promu par le Bundestag est intégré dans la modernisation et le nouvel aménagement du bâtiment. En prenant en considération uniquement la coupole, il y a un entonnoir en forme de trompe situé au centre de l’œuvre de Foster qui permet grâce à ses 360 miroirs, l’utilisation de la lumière du jour dans la salle. A l’intérieur de cet entonnoir se trouve caché un dispositif qui absorbe la chaleur dégagée dans la salle pour le chauffage du bâtiment. Toutes les pertes de chaleur sont donc réutilisées pour le chauffage et si elles ne sont pas utilisées, elles peuvent être stockées pour ensuite en profiter en hiver ou en été pour la climatisation. Cette coupole montre le contraste qu’il y a entre cette nouvelle structure et son fonctionnement, et le bâtiment plus ancien qui « profite » des innovations pour son bon fonctionnement, même si à l’intérieur de celui-ci nous retrouvons désormais des dispositifs et un aménagement plutôt modernes. En effet, si cette coupole s’oppose au contexte urbain historique de la ville, il est aussi nécessaire de spécifier que Berlin est toute en reconstruction et donc que l’œuvre de l’architecte anglais semble en quelque sorte « réinsérée » dans un nouveau contexte. Ainsi, il est plus « habituel » de voir une coupole en verre et acier sur le toit du Reichstag que de voir une pyramide et une « boite » toujours en verre et acier au centre de villes imprégnées d’histoire qui survit encore aujourd’hui.
Sur cette image on remarque bien les deux matériaux utilisés, et surtout la forme circulaire de l’acier qui compose la structure principale de la coupole.
L’entonnoir en forme de trompe situé au centre de la coupole de verre.

La recherche de l’utile

Même si auparavant nous avons constaté que l’architecture contemporaine s’éloignait du fonctionnalisme très caractéristique de l’architecture moderne, nous pouvons néanmoins considérer que ces trois œuvres, dans la mesure où elles sont associées à un musée pour deux d’entre elles, cachent quelques aspects fonctionnels. En effet, ces constructions se soucient toutes trois de l’organisation spatiale puisqu’un certain ordre est nécessaire afin de faciliter les flux continus de personnes. C’est bien cet aspect fonctionnel qui marque un détachement par rapport au passé puisque la notion d’utile est surtout présente dans l’époque moderne qui remettait en cause les travaux du passé et recherchait l’innovation totale. Ainsi, il y a une nette opposition entre le passé et le présent, entre l’architecture contemporaine ici associée plutôt à celle moderne et l’architecture antique, historique.
La pyramide du Louvre, par exemple, a été construite afin d’occuper le rôle d’entrée du musée pour faciliter l’organisation lorsque de nombreuses personnes viennent le visiter. D’ailleurs, à l’intérieur de la pyramide un espace souterrain de 46000 mètres carrés a été aménagé par l’architecte Pei pour permettre de diriger les visiteurs vers les différentes zones du musée, sous une idée de parfaite organisation. L’entrée a donc rationalisé et ouvert le passage aux collections du Louvre.
La rénovation de l’Ara Pacis et la construction de la coupole ont-elles aussi été effectuées sous la logique du fonctionnel puisque leurs formes simples et les techniques utilisées visent à une meilleure organisation de l’espace et à un confort majeur pour les visiteurs. Le projet de l’Ara Pacis visait d’ailleurs à conserver l’œuvre historique qui se trouve à l’intérieur.
La recherche de l’utile est ici présente puisqu’il s’agit de musées et la volonté de faire quelque chose d’esthétiquement appréciable n’a pas été le seul but de ces architectes. Ainsi, cette architecture proche de celle moderne sous un point de vue du fonctionnalisme s’éloigne de l’environnement ancien.

Polémiques

Ces constructions contemporaines dans un milieu ancien ne sont point faciles d’intégrer dans le contexte historique et culturel puisqu’elles doivent d’une part chercher une intégration harmonieuse avec les bâtiments qui l’entourent, mais elles doivent aussi répondre aux exigences des personnes. Déjà le fait qu’il y ait des polémiques à l’égard de ces œuvres montre bien qu’il y a un certain détachement par rapport à l’ancien dans la mesure où nous nous rendons compte qu’il y a une différence architectonique entre le bâtiment existant et celui nouveau. Ainsi, pourquoi devrions nous critiquer une nouvelle structure qui reprenne exactement le passé puisqu’elle serait identique ? En effet, l’architecture contemporaine, et notamment les interventions dans des milieux imprégnés d’histoire, sont difficiles à accepter puisque l’idée est qu’elles remettent en cause tout ce qui a été fait dans le passé, et ceci est bien évident dans les trois œuvres architecturales que nous sommes en train d’analyser.
La pyramide du Louvre, bien que dès le début elle a été acceptée et connu un grand succès, a été contestée par son caractère de rupture vis-à-vis de l’histoire et des bâtiments déjà existants. Les personnes critiquent la juxtaposition de différents styles appartenant à différentes époques, même si ceux qui l’apprécient sont tout aussi nombreux. L’idée qui apparaît souvent est que cette pyramide contemporaine a anéanti la valeur historique du lieu, et ceci notamment en coupant l’axe principal de la zone qui part de la cour Napoléon à l’Arc de Triomphe de l’Etoile.
Pour ce qui concerne l’Ara Pacis, les critiques ont été toutes aussi vives puisqu’une structure contemporaine a été construite dans le centre de la Ville Eternelle, la plus historique des villes. Quelques uns la comparent à un hôtel ultramoderne et à une gigantesque station de service, d’autres pensent que cette œuvre devrait plutôt être construite en banlieue et pas au centre d’une ville si historique qui possède de très nombreux bâtiments très complexes d’un point de vue architectonique.
La coupole du Reichstag, de son coté, a peut-être suscité moins de débats puisqu’elle elle a été construite dans une ville en reconstruction, autrement dit elle est contemporaine comme le sont d’autres bâtiments de la ville. Peut-être qu’elle est même appréciée par la quasi-totalité des habitants de Berlin puisqu’elle est la marque d’une rupture avec l’histoire, elle représente le renouveau de la ville qui laisse derrière elle les difficultés de la II Guerre Mondiale. Cependant, le net contraste avec l’architecture ancienne du bâtiment pourrait susciter des polémiques puisque cette juxtaposition de styles peut ne pas être appréciée, les arguments étant les mêmes que ceux concernant la pyramide du Louvre et la nouvelle Ara Pacis.

La volonté d’intégrer l’architecture contemporaine à l’ancien

Nous avons vu précédemment que de nombreux aspects dans les constructions contemporaines s’opposent nettement à l’environnement historique et culturel qui existait déjà. Pourtant, les architectes doivent tout de même tenir compte que les interventions dans ces sites anciens ne peuvent être effectuées sans aucun souci de l’entourage. Nous pouvons alors considérer qu’une certaine harmonie s’instaure entre les nouveaux bâtiments et le reste de la ville, que les structures contemporaines s’intègrent à l’antique sans le remettre en cause. Ces nouvelles constructions ont pour but de s’adapter à quelque chose qui existe déjà, en se souciant des thèmes, des couleurs, de la valeur de chaque bâtiment qui l’entoure. En effet, lors d’une étude plus approfondie, nous pouvons bien noter cette recherche d’intégration optimale, d’une part pour que la zone s’inscrive dans une continuité architecturale et respecte l’évolution des styles, et d’autre part pour qu’elle soit appréciée par de nombreuses personnes, notamment par le fait que ces structures se trouvent souvent au centre de villes historiques. Il reste le fait que l’architecture contemporaine est bien cette architecture qui recherche une continuité par rapport au passé et qui se détache de celle moderne, entièrement innovatrice.

Approche historique

Les trois oeuvres que nous sommes en train d’étudier ont été crées après de nombreuses études qui renvoyaient à rechercher la structure qui pouvait le mieux s’intégrer à ce qui existait déjà. Ainsi, nous allons nous consacrer à analyser la mise en place de ces structures contemporaines afin de montrer qu’un véritable travail de réflexion de la part des architectes a été effectué pour que ces nouveaux bâtiments intègrent harmonieusement la substance historique. D’ailleurs, ces oeuvres architecturales ne sont que des « ajouts » à des oeuvres déjà existantes : le souci est majeur.
Dans le cas de la pyramide du Louvre, plusieurs possibilités afin de marquer la nouvelle entrée principale du Louvre s’offraient. La première aurait été de démolir les architectures environnantes pour que le nouvel aménagement puisse être totalement intégré dans son milieu, mais cette idée a tout de suite été refusée dans la mesure où la démolition d’une architecture si historique et caractéristique de Paris ne pouvait être acceptée. Ainsi, un premier signe de vouloir maintenir les bâtiments historiques en cherchant une adaptation de la future construction se manifeste. Ensuite, la deuxième solution aurait été celle de mettre tout dans le sous-sol afin de ne laisser aucun élément visible en surface, mais cette idée a aussi été abandonnée puisque l’orientation des visiteurs aurait était difficile et il y aurait eu des problèmes techniques, surtout le fait que le lieu aurait été peut lumineux. La solution qui fut adoptée est la troisième, celle qui prévoyait la construction en élévation d’une structure permettant plus d’espace ainsi qu’une abondante lumière naturelle dans le nouveau hall. Ainsi avaient été proposées trois formes géométriques simples envisageables dont la pyramide a été le choix final. Cette forme avait l’avantage de s’intégrer avec n’importe quel espace puisqu’elle occupait un volume réduit par rapport aux deux autres formes, un cube ou un globe. D’ailleurs, l’idée de construire une pyramide au centre de la cour Napoléon était ancienne, elle datait de 1809 lorsque l’idée avait été exposée dans un petit fascicule où il y avait écrit que cette forme aurait été un monument national de reconnaissance à l’Empereur. Ainsi, nous voyons bien que la recherche d’une forme soucieuse du passé a été effectuée et que l’idée d’une pyramide était ancienne, et que l’architecte Pei a ainsi « répondu » en quelque sorte à des projets existant depuis longtemps.
En ce qui concerne la nouvelle structure qui englobe l’Ara Pacis, celle-ci a été construite afin de conserver l’oeuvre qui se trouve aujourd’hui à l’intérieur et qui appartient à l’époque antique. Ainsi nous retrouvons déjà une volonté de préserver ce qui existe déjà et de construire peut-être quelque chose uniquement dans ce but. De plus, le lien avec la substance historique et l’idée de renouveau sont bien visibles dans la mise en place de cet nouvel aménagement et dans le remplacement de celui précédent. En effet, en 1937 le pavillon construit par Morpurgo n’avait aucun souci à l’égard de l’autel de l’Ara Pacis, ne tenait pas en compte la défense de cette oeuvre historique, comme c’était le cas pour de nombreuses oeuvres architecturales à cette époque. Ainsi, le projet de Meier en 1995 visait à la construction de ce pavillon qui aurait conservé en son intérieur l’autel et en cherchant ainsi un lien durable avec le passé, avec les travaux passés.
La coupole du Reichstag a été construite surtout pour substituer celle ancienne, qui avait été détruite et qui avait laissé un vide sur le toit du bâtiment. Ainsi, l’idée dans la mise en place de cette coupole est la rénovation du bâtiment mais toujours en rapport avec l’histoire. Déjà le fait qu’elle vient remplacer le manque d’une coupole ancienne nous montre qu’il y a une volonté de reconstituer quelque chose qui avait déjà existé, même si d’une manière contemporaine. De même, la construction de cette coupole est allée de pair avec la modernisation de tout le bâtiment du Reichstag afin d’accueillir le nouveau parlement allemand, le Bundestag. Même ici nous voyons le rapport avec la politique et en quelque sorte avec l’histoire dans la mesure où ces modernisations et la construction de la coupole ont été effectuées pour un meilleur fonctionnement de l’ensemble du bâtiment. De plus, la transparence de la coupole veut exprimer la transparence du gouvernement allemand après la période du nazisme. Cette œuvre de Meier a donc aussi cette fonction politique.

La valorisation technique du passé

L’architecture contemporaine, soucieuse du passé, adopte d’un coté des techniques innovantes afin d’affronter les nouveaux enjeux, mais d’autre coté reprend des éléments utilisés dans l’architecture ancienne. A partir des années soixante de nombreuses construction adoptent ces éléments, comme par exemple c’est le cas de « Piazza d’Italia » de Moore, oeuvre qui reprend un style architectural italien en introduisant notamment des statues, du marbre, signe d’une certaine continuité avec ce qui avait été une période de l’architecture antique.
a) Les matériaux
Dans ces trois structures contemporaines nous pouvons retrouver l’utilisation de matériaux qui ont permis de les intégrer dans la substance historique sans qu’un détachement net entre moderne et ancien soit visible. Quelquefois les architectes reprennent même les matériaux caractéristiques des autres époques, comme la pierre, le marbre. Ainsi en découle une certaine harmonie qui permet d’inscrire ces bâtiments technologiques dans un contexte culturel ancien, millénaire dans quelques cas. Comme vu précédemment, ce qui lie la pyramide du Louvre, l’Ara Pacis et la coupole du Reichstag est l’utilisation du verre, matériau adopté qu’à partir du XXème siècle mais qui a la particularité d’être transparent. En effet, c’est bien cette transparence qui permet une meilleure intégration de la nouvelle structure puisque ses parois ne constituent pas une barrière nette, mais représentent une séparation permettant de concilier harmonieusement intérieur et extérieur. Nous avons donc cette idée de continuité, cette impression que contemporain et ancien soient mélangés, qu’il y ai toujours de l’histoire dans une structure contemporaine.
Les matériaux adoptés pour la pyramide du Louvre intègrent bien ce nouveau monument dans son milieu. En effet, l’utilisation du verre dans ce cas permet la diffusion à l’intérieur du nouveau hall de la lumière naturelle mais permet de même cette transparence qui conjugue passé et moderne, surtout par le fait que de l’intérieur nous pouvons observer l’extérieur, c’est-à-dire tous les bâtiments qui datent de la Renaissance. Ainsi, de l’intérieur, nous pouvons avoir l’impression de nous retrouver encore aujourd’hui dans une ville dont l’architecture est ancienne, sans vraiment considérer le nouveau contraste qui est évident par l’utilisation des nouveaux matériaux. Il y a quelque chose de discret dans la transparence du verre qui permet à la nouvelle structure de s’intégrer sans pourtant s’imposer sur l’antique et remettre en cause l’héritage historique.
Vue de l’intérieur, la pyramide laisse admirer pleinement ses qualités de transparence et la façade Richelieu aide le visiteur à se repérer depuis le nouveau hall d’accueil.
L’Ara Pacis adopte elle aussi le verre par sa qualité de transparence qui permet une bonne intégration dans un milieu très historique. Ainsi, même si ce nouveau musée crée une barrière « matérielle » entre l’autel de l’Ara Pacis et le Tibre ou entre l’œuvre intérieure et la place Augusto Imperatore, il le fait discrètement dans la mesure où le verre anéantit visiblement ce détachement en conciliant intérieur et extérieur. Du fleuve, nous pouvons voir à l’intérieur de l’Ara Pacis, et de l’intérieur, nous pouvons observer le fleuve. Une autre particularité matérielle de cette nouvelle construction est l’utilisation du marbre travertin comme élément de continuité de couleur, et qui d’ailleurs est le même que celui utilisé pour la réalisation de la place, dans les périodes passées. Une volonté de concilier contemporain et ancien est donc présente et les caractéristiques de certain matériaux adoptés par Meier permettent une meilleure fusion de l’Ara Pacis dans le milieu millénaire romain.
La nouvelle structure qui est transparente laisse observer l’intérieur de l’Ara Pacis de l’extérieur.
Pour ce qui concerne la coupole toute en verre et acier de Norman Foster, nous retrouvons même ici cette particularité de la transparence. Bien que cette œuvre architecturale se trouve sur le toit du bâtiment du parlement et donc qu’elle soit plus cachée que les autres œuvres, une volonté de concilier le contemporain de la structure avec son milieu est visible. Tout d’abord nous devons encore une fois considérer que la ville de Berlin est toute en reconstruction car détruite pendant la guerre et que les nouveaux bâtiments contemporains sont tout à fait en harmonie avec la coupole. Cependant, en considérant les aspects anciens de la ville, les bâtiments qui encore aujourd’hui sont restés, la transparence du verre permet depuis l’intérieur de la coupole d’observer le panorama de la ville, et ainsi nous avons cette idée de continuité, volonté de faire observer la ville d’en haut, les monuments anciens.
La transparence de la coupole lasse entrevoir depuis le toit du bâtiment la ville de Berlin.
b) Les formes
La continuité par rapport au passé et la bonne intégration de ces nouvelles structures se trouvent aussi dans la forme adoptée pour celles-ci. En effet, si d’une part ces formes nous renvoient à celles qui existent depuis longtemps, elles s’intègrent aussi par le fait qu’elles sont simples et ne brisent pas l’équilibre historique du site dans lequel elles ont été placées.
La pyramide du Louvre a bien la forme exacte d’une pyramide, d’autant plus qu’elle a les mêmes proportions de celle de Gizeh, signe d’un rapprochement avec l’histoire, notamment celle égyptienne dans ce cas. D’ailleurs, la pyramide est une forme simple qui s’intègre bien dans un milieu, surtout par le fait qu’elle n’occupe pas une place considérable dans la cour Napoléon et ne représente donc pas un contraste avec les bâtiments de l’entourage. Elle ne s’impose point sur l’ancien, et au contraire, c’est la métaphore du musée, c’est-à-dire ce qui conserve et immortalise.
La nouvelle structure englobant l’Ara Pacis, de Richard Meier, a souvent été assimilée à une cage, mais cette dernière est transparente donc n’est pas un élément de rupture. La nouvelle œuvre est constituée de formes simples, nettes, tout à fait linéaires, et se compose de zones découvertes, d’autres fermées et d’autres fermées mais qui laissent passer la lumière. De plus, la présence d’un escalier intègre ce monument avec son entourage ancien dans la mesure où il lie la nouvelle construction aux églises néo-classiques qui se trouvent devant et il présente deux éléments ornementaux qui le rattachent au passé, c’est-à-dire une fontaine qui est le souvenir du Porto de Ripetta auparavant situé dans cette zone, et une colonne qui mesure à partir de l’Ara Pacis la même distance qui la séparait de l’obélisque de la grande méridienne. Nous pouvons donc retrouver quelques éléments, quelques ornementations qui lient la construction au passé, contrairement à l’architecture moderne qui était privée d’ornementation. La volonté de sauvegarder le monument et être tolérant vis-à-vis du milieu urbain est bien visible dans la rénovation effectuée par l’architecte américain.
L’escalier, la fontaine et la colonne qui ont un rapport au passé sont visibles sur cette photo.
La coupole du Reichstag est elle aussi une forme reprise du passé puisqu’elle est venue substituer celle qui avait été détruite. En effet, cette idée de remplacer une structure ancienne par une plus moderne, mais dont la forme s’inspire nettement de celle précédente, est signe de continuité, de rénovation par rapport au passé. D’ailleurs, la coupole est une forme adoptée depuis longtemps pour la construction des églises, pour les monuments surtout religieux. De plus, il s’agit d’une forme simple et régulière qui ne cherche donc pas à s’imposer sur les autres bâtiments.

Conclusion

Ces trois exemples de l’architecture contemporaine sont un bon exemple pour déterminer quel est le rapport entre l’architecture d’aujourd’hui et la substance historique. En effet, ces trois œuvres architecturales ayant toutes des caractéristiques communes comme les matériaux, les formes, les fins, la première idée est que l’architecture contemporaine s’oppose à l’antique dans la mesure où des nouvelles techniques sont mises en place pour des raisons esthétiques et pratiques. Pourtant l’Ara Pacis, la pyramide et la coupole ont été construites au centre de villes européennes historiques où il doit y avoir un souci vis-à-vis du passé, d’autant plus que les habitants sont très attachés à leur histoire et à tous les travaux entrepris auparavant. Nous trouvons donc ce souci dans ces trois œuvres, par l’utilisation de matériaux antiques qui reprennent l’environnement architectural ancien, comme le marbre par exemple ou le verre qui permet une transparence, par les formes adoptées, par leur position centrale.
Cette problématique peut s’attribuer à tout bâtiment contemporain dans la mesure où aujourd’hui il ne s’agit plus d’introduire des nouveautés en contraste avec ce qui a déjà été fait, mais au contraire essayer d’intégrer la nouvelle structure dans un milieu historique qui possède déjà de nombreuses caractéristiques architecturales. De même, les architectes ne doivent oublier que de nombreuses techniques doivent être modifiées dans la mesure où il y a eu une évolution de ces mêmes techniques dans le temps et que de nouveaux défis sont impérativement à affronter. Pour l’instant, notamment après avoir étudié ces trois œuvres, nous pouvons affirmer que l’architecture contemporaine vise à être le plus respectueuse possible envers la nature, et que désormais le développement durable est devenu une question prioritaire. L’architecture contemporaine est respectueuse de son environnement, de son entourage historique et culturel.