jeudi 16 décembre 2010

Les vacances de Monsieur Hulot de Jacques Tati

par Angèle, terminale ES.

séance cinéma à la Villa medicis

Le mardi 16 novembre les élèves de première et terminale suivant l’option Histoire de l’Art ainsi qu’un groupe de lycéens italiens de Cinecittà ont eu l’honneur d’être invités à une projection de la version restaurée du film de Tati Les Vacances de Monsieur Hulot à la Villa Medici, suivie d’un débat sur la séance.
Véritable icône du cinéma burlesque français, Jacques Tati a su révolutionner le genre par son style perfectionniste, ses gags subtils et sa technique. Avec six films et trois courts-métrages, Jacques Tati s’est imposé comme l’un des réalisateurs les plus originaux du genre comico-burlesque. Cinéaste, metteur en scène et acteur, Tati est parvenu à donner vie à un univers dynamique et singulier, et l’unité de son œuvre lui a réservé la place d’honneur dans le panorama cinématographique international. Soixante ans après la projection de son premier film, la Villa Medici propose dans le cadre de son festival du film restauré de redécouvrir ses chefs d’œuvres. Fruit d’un travail méticuleux, la restauration des Vacances de Monsieur Hulot a été menée à bien par la Fondation Groupama Gan pour le Cinéma et Les Films de Mon Oncle ainsi que par la Fondation Technicolor et la Cinémathèque française.
Dans le somptueux cadre de la Villa Medici, nous nous installons dans la salle ’’Michel Piccoli’’ pour assister à la séance. Nous sommes chaleureusement accueillis par Le directeur de la Villa, Monsieur Eric de Chassey qui nous parle de l’importance de la diffusion de la culture de génération en génération afin que des chef-d’oeuvres tels que ceux de Tati ne soient pas oubliés.
Nous assistons ensuite à une petite présentation de l’intervenant Monsieur Simone Moraldi qui structurera ensuite le débat. Il nous apprend que si le film est sorti dans les salles françaises le 25 février 1953, Tati a retravaillé sans cesse son film et procèdé à plusieurs montages, en 1962 puis en 1978. Par exemple, après avoir vu Les dents de la Mer de Steven Spielberg, Jacques Tati a décidé en 1978 de tourner de nouveau quelques séquences pour changer la fin de la scène du canoë qui devient un clin d’ oeil, une parodie. Hulot prend le large dans un canoë, mais celui-ci se brise en son milieu et se replie sur lui même en engloutissant son passager. Les deux parties de la coque ainsi rapprochées semblent esquisser les mâchoires d’un requin, ce qui créé une panique généralisée parmi les plagistes.
Monsieur Moraldi nous parle ensuite de la restauration du film. « Le son était écrasé, les images ternies... Le travail de restauration a permis de rendre au film toutes ses nuances, la beauté de ses gris, la complexité de ses sons. On voit et on entend plus de choses. Tati lui-même n’a jamais vu son film comme ça ! », avait dit Jérôme Deschamps, cousin par alliance de Tati et cofondateur des Films de mon oncle. Jamais vu mais longtemps rêvé : cette version restaurée des Vacances de Monsieur Hulot respecte le tout dernier montage image et son voulu par le cinéaste, c’est à dire celui de 1978. La présentation s’arrête là, il ne veut pas trop nous en dire sur le film pour ne pas influencer notre lecture et pour laisser place à nos impressions spontanées sur lesquelles nous reviendrons une fois la séance visionnée.
Monsieur Hulot part en Bretagne pour les vacances, maladroit, il n’arrêtera pas de troubler le calme des touristes avec ses gaucheries gaies. En canoë, à cheval, en plage, sur le champ de tennis, au restaurant de l’hôtel, dans un cimetière, ou pendant un pique-nique, Hulot multiplie les gags et les catastrophes. Ce film n’a pas vraiment de continuité, il semble être une suite de sketches, de scènes sans réelle trame narrative. Nous assistons pendant 90 minutes aux vacances d’Hulot et à celles des autres vacanciers de l’Hôtel de la Plage. L’unique semblant de trame est celle d’une histoire d’amour attendue par le spectateur entre M. Hulot et une jeune touriste blonde, Martine. Mais à la fin du film, le spectateur reste sur sa fin, il ne se passera rien entre eux, même après la scène du bal pendant laquelle les deux personnages dansent une valse sous le regard attendri des vacanciers. Les Vacances de Monsieur Hulot est donc avant tout un film comique ou s’enchaînent les gags et les épisodes amusants. Le fondement du cinéma selon Tati : le travail du gag, la mise en scène, l’étude millimétrée du geste, le sens de l’équilibre et du déséquilibre, le jeu sur les hors champs, l’art de la chorégraphie ; c’est toute la subtilité des films de Tati. Monsieur Hulot permet au monde des humains et des objets de vivre, de bouger, de faire du bruit, et de dévoiler au spectateur les mouvements d’horlogerie qui régissent l’univers. Il nous présente un Hulot maladroit qui se définit par sa capacité innée à semer du désordre, à troubler gentiment l’ordre public. Hulot est hyper-actif, il a toujours l’air affairé même s’il marche le nez en l’air. C’est un rêveur, un éternel enfant dans un corps d’adulte. Il est caractérisé par sa démarche étrange, le buste penché en avant, son chapeau et sa pipe qui ne le quittent jamais. C’est aussi un personnage solitaire, il passe ses vacances seul, et c’est pour cela que le spectateur a envie de le voir avec Martine, car il nous est sympathique.
A l’image de celui qui la conduit, sa voiture, drôle de machine pétardant, joyeusement obsolète, est résolument décalée. La voiture de Monsieur Hulot est un grain de sable qui perturbe la mécanique huilée de la bonne société bourgeoise en partance pour la plage. Il est l’élément perturbateur, celui qui amène un peu de vie et de fantaisie sur le bord de mer autrement trop calme et triste. C’est sans doute pour cela que la vielle anglaise, une des pensionnaires de l’Hôtel de la Plage se prend de vive affection pour lui et décide de ne plus le quitter : il égaye ses vacances. Les vacances, il est fait pour ça, il en comprend les subtilités et surtout l’art de vivre. C’est un personnage lunaire et maladroit qui enchaîne gaffe sur gaffe, l’air de rien. Mais Hulot n’est pas un petit frère du Charlot de Chaplin. « Pour Tati, toute la différence entre Hulot et Charlot tenait dans la scène de l’enterrement, raconte Jérôme Deschamps. Hulot déboule par accident dans le cimetière, sa chambre à air échouée devant lui, sur un tapis de feuilles. Lorsqu’il la récupère finalement, la chambre à air, couverte de feuilles, ressemble à une couronne de fleurs. Si Chaplin avait écrit ce gag, c’est Charlot qui aurait lui-même collé les feuilles. Hulot incarne au contraire l’idée chère à Tati d’un comique naturel, celui de monsieur tout le monde et non pas du plus malin. » Hilarant sans le vouloir, Hulot est un personnage mélancolique, un être à la marge pour qui rien n’est jamais vraiment familier. Il nous renvoie à la figure l’étrangeté du monde et les bizarreries de la modernité. Jacques Tati disait : « C’est alors que j’ai eu l’idée de présenter monsieur Hulot, personnage d’une indépendance complète, d’un désintéressement absolu et dont l’étourderie, qui est son principal défaut, fait – à notre époque fonctionnelle – un inadapté. » Hulot va à contre-courant de la masse.
Il ressort aussi, qu’à l’image du cinéma de Tati, le film est davantage bruité que parlé, il y a très peu de dialogues, et ceux-ci sont parfois inaudibles et jouent plus le rôle de fond sonore que de répliques porteuses de sens. La mémoire ou la nostalgie du muet est palpable. La musique joue un rôle crucial. Elle n’est pas seulement une musique d’accompagnement, elle imprime profondément le rythme du film sur le mode de la ritournelle. Le thème du film est un air qui revient et qu’on n’oublie pas.
Ainsi, Les Vacances de Monsieur Hulot bien que daté, n’est pas démodé. Le personnage est attachant et ses aventures nous font sourire voire rire aux éclats. C’est sans aucun doute un incontournable du cinéma comique et être accueillis à la Villa Medici pour le visionner dans sa version restaurée fut un privilège et un plaisir. Un grand merci à Francesca Bolognesi qui a organisé cette séance.